Qu’est-ce qui vous a donné envie de monter Jean-Luc Lagarce ?
En 1985, encore ignorant du monde théâtral, je suis tombé par hasard sur Retour à la Citadelle d’un certain Jean-Luc Lagarce. C’a été le coup de foudre, comme rarement
dans ma vie de metteur en scène : à la fois déconcerté par l’étrangeté de la proposition, fasciné par cette écriture qui, sous ses apparences de quasi-pauvreté, est d’une
sophistication (et d’une difficulté !) redoutable, et très intimement touché par ces personnages bourrés d'humour mais complètement désespérés, ratés mais lucides (ce qui est
pire !), bavards mais par pudeur, se perdant dans d’interminables préliminaires, pour être mieux compris : bref, d'aimables cousins de Platonov, Trigorine, Macha et
autres habitants des demeures tchékhoviennes… - qui auraient lu au passage Kafka et Deleuze.
Mettre en scène une pièce de Lagarce - que ce soit Retour…, donc (en 1990), Les Prétendants (1993) ou Le Pays lointain (2000) – m’oblige chaque fois à
mettre tout mon petit savoir-faire par-dessus bord, à me reposer des questions apparemment basiques sur la représentation (qui parle ? à qui ? dans quel
espace-temps ?, etc.), pour tenter d’inventer des spectacles qui, à l’instar de son écriture, débordent les frontières bien établies du théâtre tel qu’on le pratique.
Qu’est-ce qui vous semble remarquable dans son écriture ?
Un être cher porté disparu qui réapparaît soudain, une maison à vendre, une mutation, une maladie grave, un spectacle foireux, etc – tout est bon chez Lagarce pour faire sonner
les trompettes du Jugement dernier : c’est l’heure du grand bilan ! Et le constat s’avère implacable : nous ne sommes que des ratés, qui avons remisé au placard nos
rêves anciens, nos désirs fondateurs (écrire le grand œuvre, vivre de grandes amours, faire de grands voyages, etc) ; nous n’avons jamais été acteurs de nos propres
vies, nous sommes à peine les fantômes de nous-mêmes avec nos existences tragiquement avortées, dérisoires, dénuées de sens dans un monde lui aussi dénué de projets, de
perspective.
Et pourtant, mauvaise foi aidant, chacun cherche à se justifier … avec le désir fou, désespéré, d’être enfin compris et… pardonné ? Alors la réplique
s’allonge, la phrase s’enroule, s’enferre, vrille autour d’un centre vide, d’un sens qui se perd au fur et à mesure qu’on lui court après, vainement…
Ainsi, chez Lagarce, le plus petit rejoint le plus grand, la syntaxe de la phrase est à l’image même du monde qui nous est décrit : décentré, insensé, labyrinthique et
fragmentaire. C’est un théâtre sans histoires puisque nous sommes décidément incapables d’en vivre, tapis dans la banlieue (la province ?) de nous-mêmes ! Ne reste plus,
« au bout du compte », qu’à l’accepter, arrêter de se mentir, tricher un peu et sourire derrière le masque.