Des draps Des chaises Des draps, des chaises, cinq comédiennes et les tableaux de francis Bacon en mémoire.
Des draps
Des draps, tissu blanc, draps de lit
Draps par dizaines, en tas, chiffonés.
Draps du jeune frère que l'on vient de changer, draps d'hospitalisés.
Pile de drap froissés.
Draps secs au toucher, et ceux gorgés d'eau qu'il faut essorer.
Draps que l'on doit plier-replier, étirer pour ne pas repasser.
Draps qu'il va falloir laver.
Draps dans l'armoire, bien rangés.
Des draps dans lesquels on s'enroule, dont on se pare pour jouer
aux fantômes, des draps pour se cacher. Des drpas pour s'amuser.
Et les draps du souvenir aussi.
Et les vieux draps rapiécés, recousus, les draps amidonnés.
Des draps, beaucoup de draps, beaucoup trop de draps pour 5 femmes et un gars. Et puisque le jeune homme n'est revenu à la maison que pour ne plus offrir qu'un corps malade, elles
s'occupent de ce corps, elles changent, elles changent, elles changent les draps, entretenant ainsi un lien avec lui, le seul lien qu'il leur laisse.
L'espace est encombré de draps, elles ont des draps plein les bras.
Elles tournent, virevoltent, déplacent un tas pour en faire un autre là, défont ce qu'elles avaient précédemment rangé. Etrange ballet que celui de celles qui s'activent pour ne
pas penser.
Dérisoire à pleurer. Des draps
Des chaises Celles en attente. Faites pour l'attente.
Et celles pour l'accueil.
Des chaises de solitude, de cette solitude particulière, si bruissante, si bruyante, si peuplée de rires et de mots lourds, quand la famille imposée vous entoure, vous
encercle aussi.
Mais les chaises des repas joyeux aussi.
Et celles des souvenirs tendres.
Et celles pour l'impatience.
Des chaises qu'il faut conquérir, et celles qu'il faut dompter. Celles sur lesquelles on se hisse pour prendre la parole, comme si les mots flottaient là-haut et qu'il fallait
s'en rapprocher. Des chaises fixées, fichées au sol.
Des chaises banales, des chaises bancales.
Des chaises comme des îlots qui vous protègent.
Des chaises, 5 chaises pour unique décor.
Cinq comédiennes et les tableaux de Francis Bacon en mémoire. Quand Francis Bacon devait poser pour l'objectif, souvent il s'asseyait. Nombreuses sont les photos
de lui, en attente, en écoute de lui-même.
Quand Francis Bacon peignait, ses modèles étaient assis eux aussi.
Corps tordus, maltraités, déchirés, corps que le mouvement ampute ou morcelle, profil, face, profil.
Corps tendus, corps nerveux.
Corps enfermés dans des cages transparentes qui creusent l'espace, et enferment et isolent.
Poses complexes, refermées.
Claustration.
Besoin d'évasion.
Corps assis, comme déjà en partance.
Corps abandonnés, la tête "ailleurs".
Cinq comédiennes sur leurs chaises se souviennent, s'inspirent, explorent les peintures de Bacon et s'amusent à faire une chorégraphie assise entre deux chaises comme savent
l'être les personnages de Jean-Luc Lagarce.
La solitude, comme je l'entends, ne signifie pas condition misérable mais plutôt royauté secrète, incommunicabilité profonde mais connaissance plus ou moins obscure d'une
inattaquable singularité.
Jean Genet
Philippe Zarch