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A la scène

Toutes les mises en scène

Juste la fin du monde

mise en scène Francis Azéma (2005)

 

Quand on entend Lagarce au théâtre, on entend avant tout les mots et la voix. Ses phrases semblent à peine réfléchies, soufflées en bouche par des acteurs dont on pourrait imaginer qu'ils improvisent et qu'ils les ont pensées eux-mêmes. A ceci près qu'on entend vite également, derrière l'apparente spontanéité, une musique trop raffinée pour être née du simple hasard des conversations qui se jouent. Un art du dialogue qui sait gommer après coup les artifices dont l'auteur s'est servi pour le construire. Qui transcende le naturel et rend subtilement lyrique le moindre échange, apparemment banal pourtant, entre les membres d'une même famille. C'est le cas dans Juste la fin du monde par exemple, où les procédés, comme les ourlets en haute couture sont tellement maîtrisés qu'on ne les voit plus. De la belle ouvrage, du travail d'orfèvre qui révèle par des phrases courtes, en apparence juste dites, en fait très écrites, prévues, syncopées au bon endroit, les hésitations et les fragilités de l'âme et des sentiments humains. Portée par le souffle, les hésitations, l'écriture de Lagarce nous restitue la respiration d'un homme profondément épris de nos échecs et de nos questionnements fragiles. Sous la douce cruauté d'une langue presque chantée, fredonnée, parfois hurlée quand la comédie humaine se fait trop douloureuse. Dans ce théâtre flotte partout "un air de famille"…

Alors, forcément souvent, c'est drôle et conjointement cruel : nous, fourmis engluées dans nos amours et nos désirs, nos regrets et nos ratages, quel spectacle ! On rit, ça nous rappelle nos dimanches en famille ou nos fâcheries d'amants tièdes. On se reconnaît ou on voudrait bien ne pas s'y reconnaître, au choix. Mais Lagarce creuse l'intime, fratrie, parents, amoureux, rien ne lui échappe. C'est l'humain tout petit mais universel qu'il débusque au coin d'une réplique grinçante, les rancoeurs, les non-dits, tout ce que l'on finit par se balancer quand on l'a trop gardé pour soi. C'est la vie dans toute sa complexité, ses petites mochetés, ses grands moments de solitude, de plaisir aussi. Il y a quelque chose de quasi chirurgical dans cette volonté douce mais obstinée à traquer le petit rien, le secret, le silence parlant. Alors c'est aussi douloureux, parfois désespéré. Heureusement, vu la place que ça prend un texte comme celui-là, Azéma le met en scène dans l'écoute, l'épure, le dépouillement. Tout est sobre, sans boursouflures, "dire le récit", "retourner au texte", "laisser chacun s'inventer ses images", s'effacer, c'est ce que font les acteurs des vagabonds. Avec talent et humilité."

Cécile Brochard