Aux yeux de Jean-Pierre Vincent, l'oeuvre de Jean-Luc Lagarce, mort à 38 ans en 1995, a de son vivant trop discrètement traversé l'histoire de notre théâtre, dont elle apparaît
aujourd'hui, et toujours plus, comme un maillon nécessaire. Aussi Vincent a-t-il choisi, après la belle réussite symphonique à 17 personnages que furent Les Prétendants au Théâtre
National de la Colline, de monter, du même auteur, une pièce qui tient plutôt de la musique de chambre : Derniers remords avant l'oubli. En la relisant, le metteur en scène a
noté récemment qu'il y a un "trésor" à tirer des titres de Lagarce. Quel est en l'occurrence celui que recèle Derniers Remords avant l'oubli ?
On songe d'emblée à cette affinité très particulière qu'entretient l'auteur avec la fugacité de l'existence (qui explique qu'il ait intitulé l'une de ses pièces Juste la fin du
monde, ou encore qu'il ait ajouté entre parenthèses à Histoire d'amour, pour nuancer cet autre titre, Derniers chapitres).
Lagarce, en effet, a eu très tôt le sentiment, tantôt comique tantôt funèbre, mais toujours discrètement mis en oeuvre, de la vitesse de notre passage dans la vie, et du rêve que
cette vitesse laisse dans son sillage. Derniers Remords avant l'oubli est à cet égard l'une des pièces les plus proches du coeur testamentaire de son écriture.
Il y est question d'un trio, deux hommes et une femme, qui se sont aimés autrefois, puis séparés, et qui vont tenter, près de vingt ans plus tard, de faire la part des choses.
Cette part à faire consiste d'abord à trouver les mots pour se dire ce qui n'a pu se formuler jusque-là et s'entendre sur ce qui s'est passé, mais aussi à répartir une fois pour
toutes ce qui doit revenir à chacun, de façon à ce que soit enfin débrouillé l'écheveau de leurs trois vies. Autrefois, ils vécurent ensemble dans la même maison, qu'ils
achetèrent en un temps et à un âge où la propriété n'était à leurs yeux qu'une convention bourgeoise dont tirer parti au mieux, une fiction sociale commode. Ce temps-là, c'est
sans doute 68 ou peu après, et le présent de la pièce tel que Lagarce l'a indiqué, cet "aujourd'hui" d'une oeuvre publiée en 1987, mesure cruellement la distance entre l'utopie
que les protagonistes traversèrent ensemble et la "réalité", sereine ou déçue, de leur rentrée dans le rang aux approches de la quarantaine. En présence des tiers qui depuis lors
accompagnent leurs vies (une épouse, un époux, une fille de 17 ans sur la paternité de qui plane un doute inavoué), il s'agit donc pour Pierre, Paul et Hélène d'opérer un partage.
En première approximation, de vendre le bien resté en indivision.
Plus profondément, de s'entendre sur les frontières propres à l'existence de chacun, de parvenir au moins à un accord rétrospectif. Mais au fond, savent-ils eux-mêmes pourquoi ils
te-ntent, ce dimanche-là, de se revoir ?
"Partager" est un mot terrible. Il peut aussi bien signifier "mettre en commun" (refuser de distinguer entre ma part et la tienne) que "distribuer à chacun son dû" (exiger que
l'on tranche entre le tien et le mien, et restituer ainsi chaque individu à son destin propre, à tout jamais tenu à part des autres, chacun se retrouvant désormais seul face à son
existence, isolé aussi, fourvoyé loin du rêve qu'aurait pu être une vie "ensemble"). Qu'arrive-t-il donc si les deux faces du partage s'entravent l'une l'autre ? Quels mots
pourraient les réconcilier sans maladresse et sans blessure ? Au nom de quoi, de quel apaisement, le trésor peut-être illusoire du passé partagé - celui des biens, des coeurs
ou des rêves - se laisserait-il liquider ? Si la maison commune fut une utopie, à quel prix pourrait-elle être vendue ? Lagarce ne dicte aucune réconciliation. En
écrivain, il se borne à pointer, comme des accrocs à fleur de langage, les mots qui coupent le fil trop sûr des phrases, en quête d'une vérité qu'ils trahissent au double sens du
terme. En dramaturge, il orchestre le heurt de paroles singulières qui se contestent ou s’ironisent l'une l'autre. Et en poète, il sait quitter ses personnages avec respect, au
moment juste : "avant l'oubli".
Jean-Pierre Vincent