La pièce de Jean-Luc Lagarce renferme donc une énigme : celle de sa propre essence.
Le processus de l’acte d’écriture est l’objet de cette étude. Le Premier Homme écrit l’histoire, pendant que ses protagonistes (lui inclut) la vivent ou encore se souviennent de
l’avoir vécue, peut-être. Ce dialogue constant entre ces différents niveaux de réalité (le temps de l’écriture, le temps du présent de la narration et le temps du souvenir) remet
en cause le temps même de la représentation au cours de laquelle se joue, se rejoue et se déjoue cette pièce.
Avec Histoire d’amour (Derniers chapitres), Jean-Luc Lagarce lance un défi à la mise en scène : comment représenter sur un plateau de théâtre ces différents temps
constitutifs d’un tel processus de création ?
Tout procède comme si, au départ, nous nous trouvions véritablement dans l’espace mental du Premier Homme au prise avec sa page blanche et sa tentative d’écrire « Histoire
d’amour ». Très vite, il convoque les deux autres personnages auxquels il prête sa voix et qui réussiront bientôt à transcender sa propre parole, se l’appropriant et influençant
même le cours des événements. La frontière entre la réalité vécue et la fiction relatée se révèle extrêmement poreuse et dépend évidemment du point de vue où l’on se place pour
dérouler le fil de la narration. Or, ici chacun des trois protagonistes semble ne pas avoir vécu la même histoire et entend bien faire entendre sa propre voix sur le drame, quitte
à la faire infléchir dans son sens : si bien qu’au fil de la plume, l’auteur (Le Premier Homme ou Jean-Luc Lagarce ?) se voit « déposséder/dévorer » par ses propres
créatures. A la fin, résigné, il meurt de sa maladie, leur laissant le soin de conclure : ça vous regarde maintenant, votre affaire.
Ces différents niveaux de réalité sont relayés dans l’écriture par une langue qui joue des différents niveaux d’adresses. Dans une même réplique, le « je » côtoie le
« il », et le trouble opère, du point de vue de l’acteur, entre une identification totale au personnage et une distance cynique quasi immédiate à ce qui vient juste d’être
dit. La jubilation naît de ce jeu de langue subtil, constitutif de ce processus d’écriture qui produit son sens. On assiste en direct au jeu de l’imagination qui convoque un
souvenir, tente d’en saisir la substance et finalement s’en détache, faute de pouvoir en redonner toutes les saveurs, toutes les nuances, toutes ces subtilités qui le
constituaient au moment même où sa naissance annonçait déjà sa fin, inéluctable.
Pour tenter de faire entendre ces différents niveaux de réalité, de jeu et de langue, je propose de travailler dans un dispositif scénographique qui serait le reflet de l’espace
mental du Premier Homme, cet « atelier de la raison » dans lequel s’élabore le mouvement de la pensée qui opère. Un espace de recherche et de création dans lequel évoluent
ces trois personnages, constitutif indissociables et indispensables à l’élaboration progressive de l’écriture de cette pièce de Jean-Luc Lagarce qui met en scène :
l’histoire de deux hommes et d’une femme.