Hommage aux troupes de théâtre itinérantes d’hier et d’aujourd’hui, Nous, les Héros présente une famille de théâtre, de sang et de fortune, réunie après la représentation
pour célébrer les fiançailles de la fille ainée avec le jeune premier. Le texte décline savoureusement les petits et les grands maux de notre art, les rêves de carrière qui
s’estompent, les rivalités entre acteurs, la difficulté à se renouveler, mais aussi les problèmes financiers et les cotisations sociales ! Mais c’est en faisant de ce
microcosme un miroir tendu au public que la pièce prend une dimension universelle et philosophique. Comme toujours chez Jean-Luc Lagarce, on parle alors d’amour, de la peur de
grandir et du spectre de la vieillesse, de la maladie et de la mort, de la guerre qui rôde.
C’est cette dimension que nous désirons avant tout faire entendre, et résonner.
Nous, les héros est une pièce palimpseste, où les innombrables emprunts au journal de Kafka sèment des indices historiques et culturels que Lagarce s’ingénue à brouiller
en insinuant sa pensée dans l’univers d’un autre. L’action se situe donc en Allemagne, mais dans une Allemagne fantasmée, aux contours flous. La guerre qui se prépare pourrait
être la première guerre Mondiale, ou bien la Seconde, ou bien même, pour rester fidèle à son style « une Guerre, toutes les Guerres ». La judéité des personnages, à peine
suggérée, n’en distille pas moins une sensation de danger, de fuite permanente. Lagarce se garde bien d’être trop clair. Il n’écrit pas « sur », mais « avec ».
Notre mise en scène se doit de suivre ce goût de l’allusion, de rester subtile dans les indices temporels et culturels, de respecter les zones d’ombre. Nous nous sommes fixé comme
règle la délicatesse.
Emmanuel Suarez