Juste la fin du monde
Louis, trente-quatre ans, est à l’aube de sa mort. Il a peur, mais il a décidé : il retournera voir sa famille. Après un très long silence ponctué de cartes
postales, « petites lettres elliptiques », il parlera. Lors d’une ultime visite, il annoncera sa mort prochaine à sa mère, à sa petite sœur Suzanne, et à son frère
Antoine. À la discrète Catherine, la femme de celui-ci, il parlera aussi. Mais le retour inespéré du fils aîné dans « la maison de la mère » ranime d’anciennes
querelles et de vieux fantômes de famille. Les mots s’empêtrent et les malentendus s’accumulent sous l’œil de la mère, car à la ville, « vous vivez d’une drôle de
manière », dit-elle. Digressions, arrêts brusques, redites, la parole est en errance. Chacun tente de rattraper le temps perdu. Expression maladroite de la solitude, du
doute, du manque, de l’envie, et de l’amour dissimulé sous un voile de rancœur. Finalement, Louis repart sans avoir pu se livrer, « sans jamais avoir osé faire tout ce
mal », emportant à jamais son secret, comme si le silence était la seule issue.
Jean-Luc Lagarce
Le titre de la pièce, Juste la fin du monde, annonce la gravité légère du propos. Écrite en 1990, alors que Jean-Luc Lagarce se sait atteint du sida, elle est la matrice
de sa dernière pièce, Le Pays lointain, achevée juste avant sa mort le 30 septembre 1995. Essentielle dans son œuvre, elle évoque les thèmes du retour, de la disparition, de la
perte et de la difficulté à communiquer. Elle est créée en 1999 au Théâtre Vidy-Lausanne, dans une mise en scène de Joël Jouanneau. Méconnu de son vivant, Jean-Luc Lagarce est
aujourd’hui unanimement reconnu comme un auteur majeur. Son œuvre donne vie à un nouveau langage en perpétuelle invention, parsemé de multiples ajustements, en quête du mot exact.
Les méandres de la parole reflètent ainsi ceux de la pensée.
Michel Raskine
Codirecteur du Théâtre du Point du jour à Lyon depuis 1995, Michel Raskine a signé de nombreuses mises en scène de théâtre contemporain. Il a eu « la chance de connaître
Jean-Luc Lagarce » et a toujours été « infiniment ému par cette pièce qui met en scène ce que nous avons de plus intime, le noyau familial, corps vivant en
perpétuelle évolution ». Il aborde « ce chef-d’œuvre du théâtre d’aujourd’hui » comme un théâtre de tréteaux. Dans une succession d’arrêts sur image, les
personnages vivent leur histoire en même temps qu’ils s’adressent au public. « Devant le rideau », les acteurs racontent des fragments de vie, comme des
instantanés. Renvoyant les spectateurs du miroir de la scène à la réalité, Michel Raskine souligne ainsi la proximité des personnages avec chacun d’entre nous.
Laure Saveuse-Boulay
06 juin 2007