Inscrire une pièce de Jean-Luc Lagarce au répertoire, après l'entrée du Retour au désert de Bernard-Marie Koltès, témoigne de notre volonté d’enrichir notre mémoire des
œuvres dramatiques majeures, des grandes écritures et des grands élans poétiques. Jean-Luc Lagarce, dont le langage poétique regorge de secrets, semble emprunter des rythmes
quotidiens. Il sait nous raconter mieux que quiconque notre incapacité au dialogue, le lourd poids des non-dits. Son écriture navigue sans cesse entre un réalisme aux accents
romantiques, et des réajustements permanents de la parole qui en dévoilent les contradictions. Sa musicalité effleure nos âmes, cette langue n’a de « naturaliste » que
l'apparence. C'est un théâtre où tout se devine avec distance ; un théâtre qui paraît simple mais dont les détours nous percent le cœur, car les silences y parlent plus
sûrement que les mots.
Juste la fin du monde nous entraîne dans les méandres des liens familiaux. La pièce raconte l'ultime chemin d'un fil, son retour vers les siens, vers sa mère, son
repaire. Il faudrait que quelque chose soit dit, pourtant l'essentiel se tait, et nous assistons impuissants à ce manque. L'auteur souffle des mots qui nous semblent clairs, mais
dont on pressent des racines complexes et douloureuses. L'histoire, petit à petit, devient la nôtre. Elle se déroule avec un goût amer que nous reconnaissons.
J'ai proposé au metteur en scène Michel Raskine de tenter l'utilisation d'un langage scénique plus contemporain : le gros plan. Nous avons ainsi réinventé notre Salle
Richelieu en bouleversant nos habitudes, pour que les émotions soient stimulées plus directement. Nous avons cherché un espace fort, au-delà d'un décor, qui créerait une intimité
entre le texte et le spectateur. Notre objectif était surtout d'éviter la profération trop théâtrale. Il fallait pouvoir tout entendre, sans effort visible, se rapprocher du
public. Il est essentiel de trouver chaque fois le lieu juste du langage. Nous abordons cette pièce en réinventant un rapport au théâtre concentré pour cette histoire « qui
fait du chagrin », comme toute histoire intime et obstinément vivante.
Muriel Mayette