En 1985, François Rancillac démarre dans le métier et cherche un texte. Plutôt contemporain, car il vient de monter Britannicus. D’auteur en auteur, il tombe sur Jean-Luc Lagarce, et Retour à la Citadelle. Dès les premières lignes, c’est le coup de foudre. Ce n’était pas évident car, si aujourd’hui Lagarce est l’un des auteurs français les plus joués et traduits, il y a vingt ans, personne (ou presque) n’en voulait. Rancillac doit piétiner six ans avant de pouvoir créer le spectacle : succès d’estime, certes, mais pour treize malheureuses représentations… Alors il promet à Lagarce et se promet de le reprendre dès que possible… Ce sera quinze ans plus tard, donc, mais uniquement pour cause de programme surchargé ! Et entre-temps, il y a eu la création par Rancillac des Prétendants (1992) et du Pays lointain (en 2000).
Et dans tous les cas, il s’agit d’un retour : Le retour de l’enfant prodigue dans sa famille et sa province natale. Disparu soudain, il réapparaît brusquement, et ce retour
oblige ceux restés-là (à l’attendre ?) à faire le grand bilan ! Thème récurrent dans le théâtre de Lagarce, mais qui apparaît pour la première fois dans Retour à la
citadelle, écrit en 1984.
” On dirait là presque un conte à la Kafka : Après dix ans d’absence complète, un jeune homme revient subitement au pays natal, mais chargé des plus hautes
fonctions : il a été nommé Nouveau Gouverneur de la Cité, cette misérable colonie perdue à des milliers de kilomètres de la métropole. Il est reçu par l’Ancien Gouverneur et
sa femme, qui vivent très mal leur licenciement injustifié ! Car voici trente ans que « l’Etat originel » les a envoyés dans ce trou perdu pour asseoir l’autorité du Roi
(ou du Vice-Roi, ou de son représentant…), trente années passées à lutter contre la famine, les inondations, et ce, sans une once d’aide, sans un signe d’encouragement de la
métropole !…
La famille du Nouveau Gouverneur a aussi été invitée à cette étrange passation de pouvoir improvisée : sa mère, qui ne sait pas si elle peut encore tutoyer son fils ; sa sœur, qui l’a attendue toutes ces années pour repartir avec lui, selon sa promesse de jadis ; son père, qui ne dit mot (mais n’en pense pas moins ?). Il y a aussi un « Intendant » qui tente désespérément de retourner sa veste durant la soirée ; et un prétendu « meilleur ami d’enfance » du Nouveau Gouverneur, lequel ne semble décidément pas se souvenir de lui…
En fait, tous ces personnages, dont la vie semble totalement remise en question par ce retour inopiné, vont déployer une énergie folle à se justifier (avec toutes les ruses de
la mauvaise foi !), justifier toutes ces années passées-là à gérer le quotidien au lieu de le transformer, à survivre au lieu de vivre, à se trouver des excuses pour n’avoir
jamais même essayé de réaliser un tant soit peu leurs rêves fondateurs...
“Lagarce et moi appartenons à la génération des années 80. Il y a bien eu Mai 68, mais nous arrivions trop tard. Votant pour la première fois en 81, on nous a dit “Ne bougez
plus, on va s’occuper de tout” - mais on s’est vite aperçu que le « sens des réalités » avait pris le pas sur l’utopie, que les « grands desseins » avaient été remisés
au placard. Et du coup, nous n’avons pas appris à nous battre (n’était-ce pas plus confortable ?), mais à nous plaindre, à ruminer notre mauvaise conscience, notre
cynisme…
“Lagarce crée des situations qui obligent ses personnages à se regarder enfin en face, à se défaire de leurs petits « arrangements ». S’ils doivent bien reconnaître,
« au bout du compte », qu’ils ont tout raté, c’est avec la tendresse et l’humour incroyable de Lagarce. Car ce travail de lucidité est aussi un nouvel élan de vie, de
sourire, de recommencement possible…
“Comme à la création, tout le spectacle se passera sur un immense plateau tournant jonché de confettis gris. Au centre, une grande table de réception, mais où on ne sert plus de repas depuis longtemps… Et tout l’espace tournera, changeant sans cesse les points de vue (comme dans un montage cinématographique), comme si on n’en finissait pas de revenir en arrière, à la case départ : en quête du secret du Nouveau Gouverneur, en quête peut-être du secret de l’existence… »
Texte de présentation pour le Théâtre de la Ville
de Colette Godard