Fragments d'un journal découvert entre les troisième et quatrième circonvolutions frontales d'un metteur en scène en période de gestation
24 avril
Suis allé chercher Hélène à son boulot. Rentrés à pied par les quais. Comme je lui racontais que j’avais lu dans l’après-midi « Retour à la citadelle » d’un certain Jean-Luc Lagarce : « Eh ben, ça faisait longtemps que je ne t’avais pas vu enthousiaste comme ça ! ». J’en ai rougi de plaisir. A l’heure où j’écris (23h17), elle s’est déjà endormie, la joue sur son Groddeck, la lumière allumée : je lui passerai la pièce plus tard, j’aimerais bien avoir son avis.
(…)
8 mai
Ce matin, ai de nouveau repris "Retour à la Citadelle" : à haute voix et d'une traite. Le charme opère toujours autant, avec cette écriture à la fois hyper-économe (à la limite de la pauvreté) et hypersophistiquée, maîtrisée à la virgule près ; avec ces personnages pleins de courage et de ridicule, minables mais lucides (ce qui est pire !), hypocrites comme pas deux mais il n'en est pas de plus sincères, bourrés d'humour et complètement désespérés, bavards mais par pudeur, paniqués à l'idée d'être mal compris, s'enferrant alors en d'interminables précautions d'usage, ouvrant parenthèses sur parenthèses : bref, d'aimables cousins de Platonov, Trigorine, Macha et autres habitants des demeures tchékhoviennes.
Mais plus je le lis, plus ce texte me pose de problèmes : pourquoi cette forme fragmentaire ? A quoi bon ces "c'est à moi ?" qui scandent le texte ? A qui parlent ces gens ? D'où vient que cette réception du Nouveau Gouverneur semble avoir déjà eu lieu, alors qu'elle se déroule bel et bien ici et maintenant ? etc… Bref, impression de grand flou, malgré (encore une fois) l'évidence première du texte, sa force, sa cohésion.
J'ai appelé Norbert à la rescousse, mais il n'en savait pas plus que moi. Il a quand même réussi à m'asséner deux ou trois lieux communs sur le théâtre de l'absurde, Godot et "l'écriture contemporaine" qui ont fini de m'agacer pour le reste de la journée. Au dîner, engueulade avec Hélène, qui se croit à l’origine de ma « sale gueule ». Je n’ose pas lui parler de « Retour » : un tel engouement de ma part pour un texte (par ailleurs si énigmatique !) m’inquiète : et si je me trompais ?
(…)
11 mai
Synopsis
Après trente années de silence et d'oubli, la Métropole ("l'Etat Originel", comme on l'appelle ici) vient soudain de se manifester en nommant un Nouveau Gouverneur : il arrive par le prochain courrier ! La nouvelle agit comme un coup de pelle dans une fourmilière. POURQUOI ? Et pourquoi lui ? Ici, on s'en souvient à peine. Dix ans déjà qu'il était parti en Métropole, comme ça, sur un coup de tête. Tout ce temps sans nouvelles, sa famille avait même fini par le croire mort. Et voilà qu'à trente ans, il revient à la case départ, investi par l'Etat Originel de la charge de gouverneur de la Cité, lui qui naguère aspirait plutôt à la bohème...
Les retrouvailles se font au cours de la petite réception organisée par l'Ancien Gouverneur et sa Femme en son honneur. Sous le masque des bonnes manières, petits fours et champagne, chacun va essayer d'exorciser le trouble que ce retour inattendu a semé dans les esprits…
Mouais…
Résumer la pièce du point du vue (caméra subjective ?) des personnages ?
Comment l'Ancien Gouverneur doit-il interpréter son remplacement ? Retraite anticipée ou sanction ? Mais que peut-on lui reprocher en Métropole ? Un "Palais du Gouverneur" n'a-t-il pas été construit - à la force du poignet ! - là où végétait jadis un terrain vaguement bourbeux ? N'at- il pas réussi à gagner la confiance des autochtones et à rasseoir l'autorité du Roi (ou du Vice- Roi ? ou de son représentant ? - on n'a jamais vraiment su qui est à la tête de l'Etat Originel...) ? N'a-t-il pas lutté trente années durant, jour après jour, contre la pauvreté effroyable qui accable le pays, contre les pluies diluviennes et les inondations régulières ? Et pourtant, renchérit sa Femme, on ne peut pas dire que la Métropole ait été très coopérative : jamais le moindre signe d'encouragement, jamais la moindre aide, malgré les appels au secours et les télégrammes de détresse... Et lorsque l'Etat Originel daigne enfin se souvenir d'eux, c'est pour leur envoyer un remplaçant, avec prise de fonction immédiate et tous pouvoirs sur l'ensemble de la Province ! Une blague, une mauvaise blague ?
II lui faudrait bien demander au Nouveau Gouverneur s'il a l'intention de le reconduire dans ses fonctions, mais l'Intendant manque de courage. Un petit verre de plus, et peut-être osera-t-il même suggérer un avancement... Non, commençons par lui lire mon petit compliment, écrit en toute simplicité d'ailleurs, et sans aucune, mais alors aucune arrière-pensée opportuniste, je vous assure... Et si je demandais sa Soeur (au demeurant pas mal) en mariage, histoire de m'introduire dans la famille ? Mon très cher Intendant, tu es un pourri et un lâche. Comme il est dur de se mépriser, mais comme il est doux d'avoir du ventre...
Le prétendu "Ami" du Nouveau Gouverneur, lui, y va plus franchement, il en devient même carrément collant, à force de réclamer une faveur en souvenir de cette si inoubliable amitié d'enfance. Dommage que le Nouveau Gouverneur ait justement tout oublié...
Depuis que les policiers sont venus pour les emmener au Palais (la peur qu’ils lui ont fait, elle a d’abord cru qu’ils venaient les arrêter !), elle s'était bien juré de lui frotter les oreilles, à ce sale morveux qui a soudain disparu durant des années sans laisser ni trace ni nouvelles, abandonnant sa famille à la sombre misère des bas-quartiers de la ville... Mais une fois devant le Nouveau Gouverneur - son fils retrouvé, ressuscité ! - que faire d'autre sinon remercier le Ciel de l'avoir ramené sain et sauf, avec une bonne mine et un beau smoking en plus ! Pourtant, malgré l'émotion des retrouvailles, quelque chose tracasse la Mère : va-t-elle devoir s'installer dans ce Palais ? A cause du retour de son fils, comme jadis sa disparition, va-t-elle, à son âge, devoir encore changer de vie ?
Maintenant qu’elle a réussi à éconduire les avances sirupeuses de l’Intendant, la Soeur peut admirer tout à loisir son Nouveau Gouverneur de frère valser d'un groupe de convives à l'autre, d'une conversation à l'autre (qu’il semble attentif, le bougre ! il hoche la tête d’un air entendu, mais sans jamais vraiment répondre, sans s’engager jamais, laissant ses interlocuteurs épuisés et bredouilles !). Elle le regarde et réalise soudain que cela fait bientôt dix ans, dix ans qu'elle vit en veilleuse, entre un suicide raté et un amant de passage, dans l'attente secrète qu'il revienne la chercher, qu’il l'emmène ailleurs, n'importe où mais loin de cette petite vie médiocre dans la Cité, ne le lui avait-il pas promis ?! Et maintenant qu'il est là, le traître, c'est pour se tortorer des petits-fours écoeurants et, la réception finie, se glisser les jambes sous un bureau de gouverneur !... A moins que - et le remords commence à s'immiscer -à moins qu'elle ait eu tout simplement tort de ne jamais prendre sur elle seule la responsabilité et le courage d'une telle décision : partir et ne jamais revenir…
Raide sur sa chaise, le Père n’a toujours pas dit un mot de la soirée. Est-il muet ou et merde !
Cette pièce est absolument irrésumable !!!!!!
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13 mai
A ma montre Splotch, il est exactement 3 heures et 16 minutes du matin. Insomnie donc. Why ? J’étais pourtant heureux comme tout cet après-midi, après le coup de fil de Laurent Peduzzi qui accepte de faire la scéno de « Retour ». Donc, je vous le redemande : why
La problématique du récit dans "Retour..." s'articule autour de deux pôles : d'une part
Retour à la citadellllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllllll llllllllll llllllll lllllll lllllll lllllll lllllll llllllll lllllll lllllll llll llllllllll llllllll lllllll lllllll lllllll lllllll llllllll lllllll lllllll llll llllll llllllllll llllllll lllllll lllllll lllllll lllllll llllllll lllllll lllllll llll llllllllll llllllll lllllll lllllll lllllll lllllll llllllll lllllll lllllll llll llllll llllllllll lllll
RETOUR A LA CITADELLLLLLLL LLLLLL LLLLLLLLLLLLL LLL LLLLLLLLLLLLL LLLLLLLLL LLLLLLLLL L LLLLLLLLLLLLL LLL LLLLLLLLLLLLL LLLLLLLLL LLLLLLLLL L LLLLLLLLLLLL LLLLLLLLLLLLLLLL
R E T O U R A L A C I T A D E L L L L L L L L L L L L L L L L E DE JEAN - LUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUU
Retour au liiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiit !
14 mai
Tout à l'heure, j'attendais Hélène dans la rue, en face de son bureau, quand soudain, enfin, l'illumination ! Tout se met en place avec une simplicité ( !) confondante… Voyons :
Assez régulièrement dans le texte, les personnages demandent, avant de se mettre à parler : "C'est à moi ?" ou "Je dis ça maintenant ?", etc. - comme si un ordre d'intervention, un TOUR DE PAROLE avait été fixé préalablement à la réception... De là à penser que les personnages eux-mêmes ont conscience de participer non plus seulement à une réception mais aussi à la REPRÉSENTATION THÉÂTRALE d'une réception, il n'y a pas loin (car qu'est-ce qu'une pièce de théâtre sinon d'abord un texte régissant l'ordre des répliques ?).
Voici qui explique pourquoi les personnages, dans la pièce de Lagarce, ont l'air de s'adresser si souvent au PUBLIC : coincés sur le plateau, ils se sentent bel et bien observés, scrutés, jugés par les spectateurs, dont le regard désespérément muet, lourd des plus impitoyables verdicts, les pousse à se justifier, à crier leur innocence pour finalement, à bout de souffle, passer aux aveux (ne sont-ils pas tous coupables, d'une façon ou d'une autre, d'avoir raté leur vie ?).
Ainsi, ce qu'on aurait pu prendre pour la "véritable" réception au Palais du Gouverneur (se déroulant "ici et maintenant" sur le plateau, avec quatrième mur) s'avère désormais indiscernable de sa PROPRE REPRÉSENTATION THÉÂTRALE face à un public, obéissant chaque soir (et depuis peut-être des centaines de fois !) à l'ordre des répliques défini par une pièce de théâtre qui, elle, aurait été écrite (peut-être) d'après la réception originale.
Mais ce n'est pas tout ! Car les "c'est à moi ?" qui parsèment le spectacle manifestent un manque total d'assurance quant à l'enchaînement des répliques et à la bonne marche du spectacle en général : comme s'ils avaient en partie OUBLIÉ (depuis le temps qu'ils revivent soir après soir la réception de "Retour à la Citadelle", et à chaque représentation un peu plus) quel était le spectacle au moment de sa création (le texte original de la pièce, qui aurait pu leur servir de référence, ayant été vraisemblablement lui-même perdu - si tant est qu'il ait jamais existé, on commence à en douter...). D'où un certain flottement dans l'ordonnance de la représentation ; d'où l'angoisse qu'on peut lire sur les visages quand tel ou tel de nos "héros" se sent soudain sommé de parler : soit que les autres se tournent vers lui et attendent sa réplique, soit qu'un projecteur éblouissant se braque soudainement sur lui, soit...
Ainsi le spectateur de "Retour à la Citadelle" aura l'impression (et il faut que cela reste au stade de l'impression, du trouble !) d'assister non pas à la réception organisée ici et maintenant en l'honneur du Nouveau Gouverneur, non plus même à une réplique de cette réception (sous forme d'une pièce de théâtre), mais seulement à une vague réplique de la réplique théâtrale de cette réception, telle que la mémoire défaillante des personnages peut encore péniblement la reconstituer pour « assurer », mais aussi pour vivre ces retrouvailles « comme si » c’était la première fois (car c’est là le miracle du théâtre, n’est-ce pas ?)...
Bref : de la vraie réception originale, irrémédiablement perdue, il ne nous reste plus, semble-t-il, qu'un lointain reflet, une trace : son SPECTRE. Je n'en veux pour preuve que la forme FRAGMENTAIRE de la pièce de Jean-Luc Lagarce, comme si à l'heure actuelle seuls subsistaient de l'oubli ces 42 fragments ou lambeaux du spectacle d'origine, derniers vestiges d'un continent aujourd'hui englouti...
Donc donc
Donc "forme" et "fond" sont ici (et pour une fois !) en totale connivence, puisque le texte de Lagarce semble avoir subi le même sort que la Cité dont il parle :
- Celle-ci nous est décrite comme à la dérive, perdue à des milliers de kilomètres de sa Métropole. Pourtant, les Citadins ne vivent et ne pensent qu'à l'Etat Originel, s'y accrochant désespérément comme à leur seule raison d'être, comme à la dernière chose qui puisse encore donner un sens à leur existence…
Et pourtant même l'Etat Originel semble aussi avoir perdu sa propre origine, puisque personne ne sait exactement qui dirige le pays : le Roi ? Mais qui peut se vanter de l'avoir jamais vu ? Alors son représentant, le Vice-Roi ? Ou même un représentant de celui-ci ? Ou encore un représentant de ce représentant parmi la myriade des représentants qui constitue la fantastique machine administrative métropolitaine (et kafkaïenne !), dont on se demande, à force, si elle ne représenterait pas finalement qu'elle-même ?
- Celui-là, le texte, n'est plus qu'une très lointaine et fragmentaire reconstitution d'une représentation reconstituant elle-même une représentation reconstituant elle-même... etc. - avec, au bout de la chaîne (sans doute), une pièce de théâtre initiale et irrémédiablement perdue, qui elle-même avait peut-être pour origine (sait-on jamais ?) une véritable réception au Palais du Gouverneur qu'elle représentait...
D'un côté, il y a donc la Cité qui a perdu son origine (l'Etat Originel, le Roi) dans la foule de ses représentants (et qu'est-ce qu'un gouverneur sinon un représentant de plus ?) ; de l'autre, il y aura un spectacle qui a perdu son original (la réception ou la pièce de départ) dans le jeu de miroirs de ses propres représentations.
Vaste programme, isn'it ?
(…)
6 juillet
Déjeuner chez l'oncle Jean-Pierre. Pourquoi se croit-il obligé, chaque fois qu'il m'invite, de me rappeler qu'il a déserté en pleine guerre d'Algérie ?
J'ai l'impression que ma seule présence réveille en lui des relents de culpabilité, comme si le bourgeois d'aujourd'hui avait trahi le militant d'alors. Comme si ma jeunesse le
L'arrivée du Nouveau Gouverneur dans la Cité résonne comme la trompette du Jugement Dernier et déclenche chez tous les individus présents un besoin urgent de se justifier, de justifier toutes ces années passées là, dans la Cité, pendant son absence, passées peut-être, sans le savoir, à l'attendre : C'est l'heure redoutable du Bilan !
Prenant alors leur courage à deux mains, les voilà partis à décliner la longue liste des devoirs accomplis ou plutôt celle - infinie ! - des circonstances atténuantes censées (en toute mauvaise foi...) déporter la responsabilité d'une mission non-remplie ou d'une vie à peine vécue sur d'autres têtes : c'est la faute à mon frère, c'est la faute à la météo, etc...
Mais s'ils clament si haut leur innocence, c'est justement parce qu'ils savent en leur for intérieur (si j'osais... : "en leur citadelle intérieure" !) que l'essentiel a été négligé, jour après jour occulté : le retour de ce presque étranger fait soudain sortir les cadavres du placard, ces rêves de jeunesse, ces idéaux d'adolescence attardée qu'ils ont peu à peu trahis, par faiblesse ou par lâcheté.
C'est qu'il y avait bien "à l'origine" (encore !), enfoui au coeur de chaque personnage de "Retour...", comme un rêve fondateur, une grande vocation. Ils s'étaient construit sur mesure des romans passionnants avec de folles équipées et des amours grandioses (la Soeur), ils auraient aimé se sacrifier pour une famille aussi nombreuse que florissante (la Mère), se dévouer corps et âme à l'Etat (l'Ancien Gouverneur), à la Révolution ou à un -isme quelconque (le Nouveau Gouverneur), ils s'étaient imaginé des plans de carrière lumineux d'évidence et solides comme le roc (l'Intendant)...
Mais aucune de ces "grandes espérances" n'a pu résister à l'impitoyable érosion des infimes et multiples compromissions ou renoncements auxquels ils ont consenti, jour après jour, pour s'assurer, à défaut de bonheur ou d'héroïsme, une vie certes médiocre mais au moins accessible...
Ne nous ressemblent-ils pas un peu, ces personnages, certes petits mais grands d'en être conscients ? Ne sont-ils pas nos frères à nous autres "idéalistes", déçus, désabusés et cyniques, qui avons trahi tous nos rêves d'enfance ou qui sommes revenus bredouilles de toutes les utopies, nous qui voulions changer le monde alors que c'est le monde qui nous a eus ?
A l'heure où l'on radote sur la "perte de valeurs" ou la "défaite des idéologies", où la politique des "grands desseins" a démissionné devant le sacro-saint "sens des réalités", peut-on s'empêcher de voir dans cette réception au Palais du Gouverneur une petite figure allégorique et tendrement ironique de cette fin de siècle qui n’en finit pas de finir, débordant même sur le suivant ?
(…)
24 septembre
Sixième ou septième (je ne sais plus !) séance de travail avec Laurent Peduzzi, et je crois qu’on tient enfin le bon bout ! Ironie du sort, le projet qui nous convainc
enfin avait été lancé dès notre première discussion, sans qu’on y prête alors aucune attention… A l’instar de notre Nouveau Gouverneur, retour à la case départ, après bien des
détours !
L’idée de Laurent est simplissime et en même temps en plein coeur de l’écriture de la pièce : une table de réception napée (avec chaises ad hoc) posée sur une grande
tournette de théâtre (8 mètres de diamètre, environ, inscrite dans un plateau carré de 10 mètres de large). Je pourrai ainsi travailler sur ce principe de « montage
» (comme au cinéma - ou comme dans les rêves) qui me semble pouvoir rendre pleinement compte de la fragmentation et de la temporalité si flottante de cette pièce (avec cette
impression qu’on n’avance pas, qu’on est toujours au même instant T – lorsque le Nouveau Gouverneur entre dans la salle ?).
Par exemple : on voit à l’avant-scène, assis à la table, l’Ancien Gouverneur défendre son action dans la Cité, entouré de sa femme et de quelques convives ; au fond, le Nouveau Gouverneur semble parler avec sa Soeur. Bien. Fragment suivant, un demi-tour de tournette, et on recommence le même moment, mais du point de vue inverse : c’est le Nouveau Gouverneur que l’on entend, tandis que le petit groupe attablé se retrouve au lointain, inaudible (mais on pourra quand même percevoir l’Ancien Gouverneur s’énerver et arracher sa décoration, exactement comme tout à l’heure !). Mais cette répétition du même moment avec changement d’axe peut tout aussi bien avoir lieu plus tard, donnant ainsi l’impression d’un retour en arrière dans le temps… And so on, la liste des possibles est quasi infinies !
Comme j’insiste sur l’aspect désertique voire fantomatique de l’espace, Laurent imagine de recouvrir tout le sol d’une épaisse couche de sable gris clair (comme de la cendre). Deux ou trois grosses pierres (où se jucher pour un discours…) finissent de donner à cette réception perdue au milieu de nulle part son caractère spectral. Mais c’est aussi une fête, insiste-je, soucieux de ne pas plomber cette pièce qui surfe toujours sur l’ironie. « Alors, le sable, ce sera des confettis gris, une épaisse couche de confettis gris, comme s’ils avaient perdu leur couleur depuis le temps ! » Laurent et ses réparties : magnifique !
(…)
27 septembre
Pluie toute la journée. Ai enfin rencontré Jean-Luc Lagarce, de passage à Paris. Grand flandrin aux mains immenses et fines, le rire coriace et les yeux vifs, élégant mais si discret, presque pudique, malgré un humour au scalpel. Toutes mes questions l’étonnent, il écoute consciencieusement, mais répond le plus souvent par un « tout, sauf bétonner le sens ! » désarçonnant mais qui me plaît bien.
22 heures et des brouettes. Je me suis enfin (!) décidé après le repas à donner le texte à Hélène. Elle est en train de la lire, depuis une petite heure déjà. J'attends, j'attends.
François Rancillac