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Son œuvre

Ses pièces

Nous, les héros

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 4 : La menace de la Guerre

ThCIV, p. 132-134

MAX. – Je viens vous faire mes adieux.

LE PÈRE. – De quoi ?

MAX. – Je vais partir‚ je vous quitte définitivement‚ c’est mieux ainsi. Je veux partir.

LA MÈRE. – Cela n’est pas raisonnable.

MAX. – Ce n’est pas à cause de notre dispute. Non. Je n’ai rien à faire ici‚ maintenant‚ je voudrais être à nouveau seul‚ j’ai compris ça. Il y aura la Guerre et je rejoindrai mon régiment‚ ce sera un peu la même chose‚ j’imagine‚ et si je ne meurs pas aussitôt‚ je changerai ensuite d’existence.

RABAN. – Je ne comprends pas ça.

JOSÉPHINE. – Tu pars parce que nous nous marions‚ mais tu aurais toujours eu ta place. Ce n’est pas bien.

MAX. – Je voudrais un congé de longue durée et non payé évidemment‚ mais je serais heureux si vous vouliez bien imaginer qu’un jour peut-être‚ je reviendrai. Je ne sais pas. On ne peut pas savoir. Mais je serais heureux si vous gardiez en tête cette possibilité‚ l’idée qu’un jour‚ lorsque la vie sera meilleure‚ je puisse revenir.

MADAME TSCHISSIK. – La Guerre sera rapide et brutale‚ et si violente qu’on ne la verra presque pas. Nous mourrons dès les premières semaines‚ engloutis dès le début ou nous n’en entendrons jamais que la lointaine rumeur.

MONSIEUR TSCHISSIK. – Vous devriez rester avec nous‚ c’est de la témérité‚ une étrange forme de courage et de patriotisme‚ c’est comme une décision d’enfant qui vous engloutira sans raison‚ sans jamais que vous puissiez laisser de trace. Il n’y aura pas d’héroïsme‚ juste une disparition‚ sans bruit‚ vous vous trompez.

LA MÈRE. – En jouant la comédie‚ je crois cela – je ne veux pas que vous partiez – en jouant la comédie‚ vous ne le savez pas‚ mais vous ferez la Guerre aussi et plus sûrement‚ avec plus de force que vous ne pouvez l’imaginer.

KARL‚ à la Mère. – Tu crois ce que tu dis ?

LA MÈRE. – Oui‚ je crois ce que je dis‚ c’est ridicule‚ je sais ça‚ et grandiloquent‚ est-ce que je ne m’en rends pas compte ? Mais je crois ce que je dis‚ oui.

MAX. – J’ai pris ma décision.

EDUARDOWA. – Et moi‚ si je demande qu’il reste ?

MAX. – J’ai pris ma décision. Je vous écrirai bien sûr et lorsque j’aurai été décoré et caporal-chef et lieutenant des logis‚ je reviendrai vous voir dans mon bel uniforme. Ce sera bien.

JOSÉPHINE. – Tu es fragile et tu portes des lunettes‚ tu ne sauras pas te battre. Tu vas te retrouver le nez dans la boue‚ et tu n’auras jamais un livre à lire et tes camarades de chambrée te briseront la tête avec leurs chansons obscènes.

LE PÈRE. – Tu veux m’extorquer les habituelles semaines de congés payés qui ne te sont pas dues‚ je te reconnais là. Mais je ne veux pas discuter‚ je te les offre sans plus de complications.

MONSIEUR TSCHISSIK. – Un congé de longue durée sans traitement me paraît drôle.

LE GRAND-PÈRE. – Ou la Guerre ou la Vie ne dureront jamais si longtemps.

MAX. – Je vous fais mes adieux car demain‚ très tôt‚ je veux me mettre en route. C’est à cette heure-ci que je vous dis au revoir.

EDUARDOWA. – Est-ce que pour la première et la dernière fois‚ je peux l’embrasser ?