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Son œuvre

Ses pièces

Nous, les héros

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 1 : Incipit

ThCIV, p. 55-58

Ils sortent de scène.

LE PÈRE. – Belle acoustique de la salle ! Pas un mot ne se perdait ! Il n’y avait pas même un soupçon d’écho ! On a toujours tort de s’inquiéter. Tout s’amplifiait peu à peu‚ je sentais cela‚ je ressentais cela‚ comme si la voix depuis longtemps occupée à autre chose‚ produisait après coup‚ soudain‚ un effet immédiat.

LA MÈRE. – Chaque mot se fortifiait selon les aptitudes qui lui ont été données. C’était bien. On pouvait même découvrir des possibilités nouvelles de sa propre voix. Longtemps que cela ne m’était pas arrivé. C’était bien.

KARL. – C’est une usine lamentable !

MAX. – Une baraque à frites avec de la résonance !

(...)

JOSÉPHINE. – Avec une aussi petite loge pour s’habiller‚ collective de surcroît‚ il est évident qu’on entre aussitôt en conflit. On sort de scène énervé‚ chacun se prend pour le plus grand acteur du monde... et s’il advient‚ dans un endroit si exigu que l’un par exemple‚ marche sur le pied de l’autre‚ le conflit est tout prêt d’exploser.

KARL. – Et non seulement le conflit‚ mais un grand combat ! Et la bagarre généralisée ! Et les insultes évidemment !

JOSÉPHINE. – Les loges‚ encore‚ nous pourrions nous en contenter‚ faire contre mauvaise fortune bon cœur‚ si seulement nous jouions dans de vrais théâtres‚ avec de vrais décors et non pas sur cette scène misérable sur laquelle on ne peut pas bouger et s’exprimer véritablement !

LA MÈRE. – Ne vous plaignez pas toujours !

(...)

MADAME TSCHISSIK. – Provinciaux ! Provinciaux et rien d’autre ! Et Prussiens encore‚ provinciaux prussiens‚ et sans goût et sans amour et sans intelligence !
Ils rient lorsque je parle‚ je m’entendais parler et je les entendais rire‚ je m’apprêtais à mourir et je les entendais pouffer‚ imbéciles peuplades pleines de crétinerie absolue !
Quelqu’un dans mon dos – est-ce qu’on croit que je n’imagine pas ? – quelqu’un dans mon dos les fait rire‚ rire et pouffer‚ lorsque je parle et m’apprête à mourir‚ peut-on imaginer que je ne m’en rende pas compte ?
Celle-là (Joséphine)‚ celle-là les fait rire dans mon dos quand je parle‚ je suis certaine qu’il s’agit d’elle‚ je suis à l’avant-scène‚ je m’apprête à mourir et elle les fait rire‚ rire et pouffer dans mon dos.

JOSÉPHINE. – Moi ? Je ne fais rien. Je ne bouge pas‚ j’écoute‚ je ne bouge pas‚ on veut toujours que ce soit moi‚ chaque fois c’est la même chose‚ mais je ne bouge plus jamais‚ je fais ce qu’on m’a dit‚ je reste immobile‚ paralysée. Ce ne peut être moi.

MADAME TSCHISSIK. – Sans bouger‚ elle les fait rire quand je parle. Sans même le vouloir‚ elle les fait rire.

LA MÈRE. – Elle est comique.

MADAME TSCHISSIK. – Elle n’est pas comique. Elle est risible. Involontairement. J’ai déjà vu des acteurs comiques‚ je sais ce que c’est‚ je n’ignore pas ce que c’est‚ mon mari‚ là – lui‚ là‚ mon mari – mon mari est lui-même un acteur comique.

MONSIEUR TSCHISSIK. – Tout à fait. Ce n’est pas du tout comparable à ce que fait votre fille.

MADAME TSCHISSIK. – Je sais ce que peut être le comique. Je ne suis pas concernée quant à moi mais je sais ce que c’est.
Celle-là n’est pas comique‚ le comique est affaire de volonté‚ de volonté et de décision‚ c’est un métier‚ une manière comme une autre‚ je suis prête à l’admettre‚ une manière comme une autre d’exercer notre art.
Non‚ celle-là est risible sans volonté‚ sans énergie‚ elle n’y est pour rien‚ c’est contre sa propre volonté et voudrait-elle ne pas l’être qu’elle le serait tout de même‚ malgré elle‚ envers et contre tout !
Et parce qu’elle est involontairement hilarante et ridicule‚ car c’est bien encore de ridicule qu’il est question‚ parce qu’elle est ridicule et risible – la pauvre malheureuse‚ elle ne saurait savoir combien‚ « à quel point »‚ combien elle est risible‚ combien tout en elle encourage à l’hilarité‚ et qui plus est chez les masses provinciales‚ prussiennes et imbéciles et sans goût et sans amour pour l’art – parce qu’elle est involontairement risible‚ ces animaux‚ car animaux et rien d’autre‚ ces animaux sans esprit‚ sans désir de littérature et de beauté‚ ces animaux‚ lorsque je parle et m’apprête à mourir‚ ces animaux rient de la voir‚ juste immobile‚ derrière moi‚ paralysée comme elle dit‚ expression irrésistible du risible involontaire de l’humanité !

MONSIEUR TSCHISSIK. – C’est sa seule présence‚ peut-être‚ en fond de théâtre‚ c’est sa seule présence qui nuit à la scène et encourage très certainement au rire‚ et la placer dans un autre coin‚ peut-être‚ je ne sais pas...

Ils la regardent tous‚ longuement et en effet‚ involontairement‚ il faut bien l’admettre‚ elle est risible.

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