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Son œuvre

Ses pièces

Nous, les héros

de Jean-Luc Lagarce

 

« Nous, les héros » et Franz Kafka

par Patrick Le Bœuf

Article extrait du programme des représentations de Nous, les héros par la troupe de l'Estampille, troupe de théâtre amateur de l'Association du personnel de la Bibliothèque nationale de France.

La pièce de Jean-Luc Lagarce entretient d’étroites relations avec l’univers de Franz Kafka.

Les noms que Lagarce donne à ses personnages appartiennent soit à la biographie de Kafka, soit à son œuvre. Ainsi, « Max » fait référence à Max Brod, l’un des meilleurs amis de Kafka, celui qui, après la mort de ce dernier, s’est chargé de publier tous ses textes ; Monsieur et Madame Tschissik étaient deux acteurs d’une troupe de théâtre yiddish de Prague, dont Kafka ne ratait aucune représentation ; « Eduardowa », traité par Lagarce comme un prénom, est en réalité le nom de famille d’Evguénia Platonovna Edouardova, danseuse russe que Kafka eut l’occasion d’admirer au cours d’une tournée des Ballets russes à Prague en 1910. Raban est le protagoniste de la nouvelle intitulée Préparatifs de noce à la campagne, nouvelle que Lagarce avait d’ailleurs lui-même adaptée pour le théâtre une dizaine d’années avant d’écrire Nous, les héros. Karl est le prénom de Karl Rossmann, le héros du roman Amerika. Joséphine est le personnage éponyme de la nouvelle intitulée Joséphine la cantatrice ou le Peuple des souris – et son prénom fait également penser, bien sûr, à Joseph K.

Le texte même de la pièce est emprunté, en grande partie, au Journal de Kafka, dans la traduction de Marthe Robert. Toutefois, dans son travail de « métamorphose » du Journal, Lagarce a eu recours à diverses stratégies d’écriture.

Tantôt, il assemble des citations littérales ou quasi littérales : ainsi, les toutes premières répliques de la pièce font se succéder des fragments d’entrées du Journal datées respectivement du 3 mars 1912, du 10 août 1912, et du 23 octobre 1911. Tantôt, il transpose en dialogue des scènes notées par Kafka sur le mode de la narration : ainsi, l’épisode du smoking que Mme Kafka voulait obliger son fils à porter (2 janvier 1912), la discussion pour décider si la troupe doit se rendre à Nuremberg, Pilsen ou Teplitz (8 novembre 1911), la dispute littéraire autour des mérites respectifs des écrivains Edelstatt et Rosenfeld (23 octobre 1911)… Tantôt, il se contente d’intégrer à ses répliques une expression caractéristique de Kafka/Marthe Robert : « une personne inutilisable » (30 juillet 1917), le « Saut-par-la-fenêtre » (8 mars 1912). Quelquefois, quoique rarement, il fait dire à l’un de ses personnages exactement le contraire de ce qu’avait écrit Kafka : ainsi, le 11 novembre 1911, Kafka note dans son Journal : « Edison, interviewé par un Américain sur son voyage en Bohème, a déclaré qu’à son avis le degré de développement relativement élevé de la Bohème (dans les banlieues, les rues sont larges, il y a de petits jardins devant les maisons, en traversant le pays, on voit construire des usines) est dû à l’émigration considérable des Tchèques en Amérique et au fait que ceux qui rentrent isolément au pays rapportent de là-bas des ambitions nouvelles » ; cette notation devient, sous la plume de Lagarce : « La Bohème, j’ai lu ça, la Bohème s’est vidée doucement, c’est une sorte de désert maintenant, à cause de l’émigration considérable vers l’Amérique. C’est une saignée aussi dévastatrice que la Guerre. »

Parfois encore, Lagarce élabore toute une scène à partir d’une très brève notation de Kafka. Par exemple, il développe sur plusieurs pages un incident qui, chez Kafka, n’occupe que quelques lignes (25 novembre 1911) : « J’ai passé tout l’après-midi au Café City, à persuader M. de signer une déclaration attestant qu’il n’avait chez nous qu’un emploi de commis, qu’il n’était donc pas soumis à l’assurance obligatoire et que mon père, en conséquence, n’est pas tenu de verser la grosse somme supplémentaire qu’on lui demande pour l’assurer. »

Il y a aussi des cas vertigineux de citations dans la citation, que Lagarce fait remonter à la surface de son texte. Kafka écrit, le 24 novembre 1911 : « Le Talmud lui-même dit : “Un homme sans femme n’est pas une créature humaine.” » Lagarce efface toute référence talmudique, et fait simplement dire à Raban, sans laisser entendre qu’il puisse s’agir d’une citation, même déformée, d’un texte sacré : « Un homme sans amour n’est pas une créature humaine… » Dans le même ordre d’idées, toute la grande scène centrale de Nous, les héros, celle où Karl fait lire aux autres personnages la pièce Sulamith de Goldfaden, est la transcription quasi littérale d’un compte rendu, rédigé par Kafka le 14 octobre 1911, d’un spectacle auquel il avait assisté la veille. Sulamith est une pièce qui existe réellement – il s’agit même d’une pièce emblématique du théâtre yiddish, presque constamment à l’affiche entre 1880, date de sa création, et la fin des années trente, et dont il existe au moins deux adaptations cinématographiques (en 1916 et 1931). Mais Lagarce ne s’est pas reporté au texte originel d’Abraham Goldfaden : il ne cite la pièce que par le résumé qu’en donne Kafka, à travers lequel il tend à ses propres personnages un miroir où chacun peut reconnaître son propre caractère, sa propre situation psychologique et relationnelle, ses propres contradictions. Comme si Nous, les héros était, non pas une adaptation du Journal de Kafka, mais une adaptation de la Sulamith de Goldfaden vue par les yeux de Kafka. La citation sertie au sein de la citation devient ainsi le cœur même de la pièce qui la cite…

Même lorsque Lagarce suit de très près le texte de Kafka/Marthe Robert, il lui fait presque toujours subir les manipulations syntaxiques qui rendent la langue littéraire de Lagarce si caractéristique et reconnaissable, avec ses hésitations, ses répétitions, ses ruptures, une langue qui donne constamment l’impression d’être enroulée sur elle-même, de n’avancer qu’en faisant trois pas en avant puis deux en arrière, puis trois en avant et deux en arrière, et ainsi de suite… Par exemple, Kafka écrit, le 2 juin 1916, pour tenir la comptabilité des jeunes filles qu’il a cherché à séduire : « Je compte : il y en a eu au moins six depuis cet été. » Sous la plume de Lagarce, cette simple phrase est amplifiée, interrompue, puis relancée, pour devenir : « Je compte, j’étais en train de compter, je me remémorais, il y en a eu au moins six depuis cet été.

Chacun des personnages de Lagarce devient tour à tour le porte-parole de Kafka – on ne peut pas dire qu’il y en ait un qui soit « plus Kafka » qu’un autre, même si Karl, Raban et Max semblent plus particulièrement refléter chacun un aspect distinct de la personnalité de Kafka (Karl : Kafka et ses relations conflictuelles avec sa famille, Raban : Kafka et les femmes, Max : Kafka et la littérature). Eduardowa elle-même, pourtant le seul personnage dans la bouche de qui Lagarce ne place aucune phrase originellement écrite par Kafka, s’entend demander par Mademoiselle : « Es-tu désespérée ? Oui ? Tu es désespérée ? Tu veux prendre la fuite ? Tu voudrais te cacher ? », interrogation angoissée que Kafka s’était adressée à lui-même un jour de 1910.

Étrangement, Kafka a traversé la Première Guerre mondiale pratiquement sans en faire mention dans son Journal. Comme s’il avait estimé que cette guerre ne le concernait pas. Lagarce a transposé dans Nous, les héros la quasi-totalité des rares allusions de Kafka à cet événement majeur, au risque de fausser les perspectives. La menace, sourde, diffuse, lancinante, d’une guerre imminente plane constamment sur Nous, les héros, alors qu’une guerre bien réelle est pour ainsi dire absente du Journal. Franz Kafka est mort le 3 juin 1924, sans avoir la moindre idée de la catastrophe qui devait survenir par la suite. Mais Lagarce et le spectateur savent, eux, ou se doutent, que, comme l’écrit Max Brod en annexe au Journal, « les trois sœurs de Kafka (…) sont mortes dans des camps d’extermination, ainsi que deux de ses beaux-frères, son neveu et l’une de ses nièces. »

La culture juive, telle qu’elle florissait en Europe centrale dans les premières décennies du 20e siècle, imprègne chaque page du Journal de Kafka ; là encore, Lagarce prend le risque de fausser les perspectives, puisque, en dehors de quelques noms propres et d’un unique vocable yiddish (par l’intermédiaire de Goldfaden), cette culture juive ne joue aucun rôle dans la pièce. C’est que son propos n’est ni de produire une biographie théâtrale de Kafka, ni de soumettre au public une « adaptation » en bonne et due forme du Journal, ni de rendre un hommage nostalgique à l’extraordinaire univers du théâtre yiddish d’avant la Shoah (théâtre qui s’est d’ailleurs prolongé, en filiation directe, dans la comédie musicale de Broadway). Quel est son propos, alors ?

On n’épuise pas le mystère de cette pièce en en disséquant méticuleusement les sources. Lagarce se contente de mettre en exergue de son texte la toute première phrase du Journal, énigmatique : « Les spectateurs se figent quand le train passe. » Le lecteur peut ensuite faire la part des choses entre ce qui vient de Kafka et ce qui relève du travail original d’écriture de Lagarce. Mais le public, lui, en toute bonne foi, ne sait rien de cette intertextualité : rien dans le spectacle qu’il a sous les yeux ne lui parle de Kafka. Kafka, source unique de la pièce, est oblitéré dans la pièce.

Littérairement, l’entreprise de Lagarce se rattache à la tradition du « centon » ; en même temps, ce n’est pas un centon « pur », puisque le procédé de « centonisation » consiste, au sens strict, à assembler des fragments textuels en une sorte de patchwork littéraire sans rien y modifier ni rien y ajouter. Dans Virginia, une pièce écrite vers 1980, Edna O’Brien crée un centon théâtral à partir de fragments de textes de Virginia Woolf, mais son propos, ce faisant, est ouvertement de donner lieu à un spectacle biographique : il s’agit de parler de Virginia Woolf, avec les mots mêmes de Virginia Woolf. L’entreprise de Jean-Luc Lagarce est plus proche, par l’esprit, d’un des plus anciens centons littéraires connus : au 4e siècle, une femme romaine dont nous ne savons rien par ailleurs, Faltonia Betitia Proba, a composé une Vie du Christ à partir de fragments de vers de Virgile. De même, Lagarce réunit des fragments du Journal de Kafka pour nous parler d’autre chose que du Journal de Kafka. Proba manifestait sa profonde admiration littéraire pour Virgile, mais il était plus important pour elle, chrétienne, de parler du Christ. Lagarce manifeste sa profonde admiration littéraire pour Kafka – mais quel est cet autre sujet, plus important pour lui, qu’il veut aborder dans Nous, les héros ? La seule étude des sources ne suffit pas à le déterminer. Au spectateur d’échafauder ses propres hypothèses…

Patrick Le Bœuf, conservateur à la Bibliothèque nationale de France, département des Arts du spectac

Editions Les Solitaires Intempestifs, 2007

L'intégralité de l'analyse de Patrick Le Bœuf figure dans « Problématiques d'une œuvre »

Editions Les Solitaires Intempestifs, 2007