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Son œuvre

Ses pièces

Nous, les héros

de Jean-Luc Lagarce

 

Historique de l'écriture

d'après le ''Journal'' de Lagarce

Une adaptation de Préparatifs de noce à la campagne (1984), un personnage au nom kafkéen (Karl Rossmann) dans Hollywood (1985)... L'admiration de Lagarce pour l'écrivain tchèque est flagrante bien avant Nous, les héros. De ses premières années de théâtre au succès du Malade imaginaire en 1993, partagé avec les comédiens pour qui il écrira Nous, les héros, cet "historique" donne un aperçu des origines et des conditions de l'écriture de cette pièce.

Pour connaître la suite du projet de mise en scène de cette pièce, voir l'article correspondant relatif à la seconde version de la pièce.



Juin 1980

All that jazz de Bob Fosse.
Play Time de Tati. Préparatifs de noce à la campagne de Kafka.
Gai pied (Révolution culturelle).
Préparation de Goldoni.
Mort de Henry Miller.

Août 1982

Plan de travail de Ma-Strar. Le personnage principal s’appelle Raban‚ comme dans Préparatifs de noce à la campagne de Kafka. Il est partagé entre des hommes et des femmes‚ il a des problèmes d’argent et songe à se jeter par la fenêtre (le 7).

Août 1983

In L’Amérique (et pour Hollywood) (le 12) :

« Sur le champ de courses de Clayton‚ on embauchera aujourd’hui de six heures du matin à minuit pour le théâtre d’Oklahoma. Le grand théâtre d’Oklahoma vous appelle ! Il ne vous appellera qu’aujourd’hui ; c’est la première et la dernière fois ! Qui laisse passer cette occasion la laisse passer pour toujours ! Si vous pensez à votre avenir vous êtes des nôtres ! Chacun est le bienvenu chez nous. »
(page 312)

Septembre 1983

(…)

Travail sur Hollywood (les Heureux et les Damnés) mais chose difficile à monter. Sept personnages : Karl Rossmann‚ derniers chapitres‚ Zelda‚ itinéraire de la jeune fille – Princeton ? – à la folie‚ Dorothy‚ in J’aurais dû rester chez nous et encore ce que joue Susannah York dans On achève bien les chevaux‚ Mona‚ dure à cuire‚ K. Hepburn ou Jane Fonda ? dans J’aurais dû rester...‚ hargneuse‚ Pat Hobby‚ Fitzgerald s’il avait tout raté‚ encore plus raté‚ intellectuel fourvoyé (marxiste ?)‚ le Beau Gosse Américain‚ baseball‚ voulant être Gary Cooper‚ accent du Sud‚ devient boxeur raté‚ figurant raté‚ gigolo raté... le corps qui s’abîme... Monsieur Smithers (ex-Madame dans J’aurais dû rester...)‚ cloué dans sa chaise à roulettes ? Riche et cinématographique sans le savoir. Finira par s’offrir le Beau Gosse‚ revenu de tout et d’autres choses pour pousser la chaise à roulettes. Méchant mais tellement beau quand il danse au clair de lune avec sa machine en ferraille. Décor : devant le bateau blanc qui fait la liaison directe Vieille Europe-Hollywood. Au Motel (Hopper). À la Cafétéria de la MGM. Dans les à-côtés du tournage de All about Eve.

Décembre 1983

(...)

Lecture au Festival de Dijon de Histoire d’amour. Je lis le Premier Homme.
Préparatifs de noce à la campagne de Kafka. Projet.

(...)

Plusieurs jours à Dijon‚ invité‚ bien traité. Lecture de Histoire d’amour‚ débat‚ faux intellectuels et grand désœuvrement.

Journal de Kafka.
Le 12 juin 1923 (fin du Journal) :

Moments terribles ces derniers temps‚ impossibles à dénombrer‚ presque ininterrompus. Promenades‚ nuits‚ jours‚ incapable de tout‚ sauf de souffrir.
(page 565)

Jean-Claude Bolle-Reddat dans un mauvais spectacle. Gilles Morel‚ du Graffiti‚ lisant avec moi‚ Histoire d’amour et jouant aussi Moreau‚ la guerre et mon amour. Philippe Goyard. Dans le débat après Histoire d’amour‚ un spectateur : « On comprend très bien que‚ en effet‚ vous voulez mourir... » Maux de crâne.

Jamais plus jamais‚ le nouveau James Bond.

Travail sur Kafka. Au Kristall-Palast de Leipzig‚ c’était grandiose...

Avril 1984

Première de Kafka. Ratage. Échec.

Dimanche 13 janvier 1985
Besançon. 15 h 30.

Ma mère a 51 ans aujourd’hui.

Début du travail sur Hollywood. Long travail à la table‚ très long et passionnant.
La vie avec Daniel Emilfork toute la journée (je déjeune et dîne systématiquement avec lui). Une véritable tendresse pour lui.
Et c’est peut-être la première fois que le travail se passe aussi bien‚ avec autant de courtoisie‚ de respect et de volonté de réussir ensemble une même chose.

Distribution :
Anne Bellec : Eve Harrington
Christine Joly : Zelda Fitzgerald
Mireille : Dorothy Parker
Isabelle Diligent : la Miss
François : Tom Joad
Gilles Morel : Pat Hobby
Emilfork : Hearst
Jean-Claude Bolle-Reddat : Karl Rossmann.

Mardi 6 août 1985
Besançon. 13 heures à peu près.

Lecture : Le Château de ce bon vieux Franz. Je ne l’avais jamais ouvert. Il n’est pas trop tard.
Livre de lecture de Marthe Robert... qui éclaire notamment‚ et d’une manière lumineuse‚ ce cher vieux Franz.



Lundi 1er février 1993
Paris. Rue de Charonne. 13 heures.

Commence aujourd’hui à répéter Le Malade imaginaire. Première le 10 mars (à Belfort).
Argan : Bernard Bloch
Béline : Mireille
Toinette : Élizabeth
Cléante : Olivier Py
Angélique : Irina Dalle
Béralde : Grinfeld
Thomas Diafoirus et Monsieur Fleurant : Olivier Achard
Monsieur Purgon et le Notaire : François
Louison : Sylvie Faivre
Monsieur Diafoirus : Philippe Lehembre.

Mardi 16 mars 1993
Paris. Les Halles. Père Tranquille. 17 h 30.

Un triomphe. Tout simplement. Sans le moindre début d’une restriction. On vend le spectacle pour des mois entiers de tournée l’an prochain. Du public jusqu’au second balcon‚ huit ou neuf rappels chaque soir et un engouement des professionnels comme je n’en ai jamais connu. (L’enthousiasme sur Ionesco est venu lentement et plus tard‚ après la presse notamment.)
Voilà. Il doit y avoir un vice de forme‚ il va nous tomber dessus‚ attendons.

Mercredi 2 juin 1993
Paris. Café Beaubourg. 18 heures environ.
Petite pluie.

Ai rendu ma petite visite à Cochin‚ au Docteur Salmon. Elle va plutôt bien. Mes vacances à Rome lui ont semble-t-il fait du bien.

Deux belles – allez ! formidables‚ surtout la seconde – deux belles représentations du Malade à Dijon. Beaucoup de public‚ de bons rappels et une belle brochette de professionnels de la profession – Godard from The Monde‚ le directeur de l’Athénée‚ Coconnier de Toulouse‚ Marchand de La Rochelle... – plus enthousiastes les uns que les autres.
Le changement de statut en deux ou trois ans‚ Dieu de Dieu ! Que d’amis nouveaux !
À part ça‚ l’équipe‚ la troupe du Malade était belle et soudée. Elle resta digne et courageuse devant le succès et c’est heureux.

Vendredi 29 octobre 1993
Paris. Café Beaubourg. 17 heures environ.
(J’aime bien ce café et lorsque je viens dans ce quartier‚ j’attends plutôt là qu’au Père Tranquille.)

(...)

Il s’est avéré que je vais plutôt mal et beaucoup de voyants semblent au rouge. Je m’en apercevais moi-même mais le bilan de lundi matin se révéla proprement catastrophique. État général très dégradé. Affaiblissement important‚ épuisement.
Je suis passé en dessous de 70 kilos (69) soit 4 kilos de moins depuis Vienne. (Diarrhées... tout ça‚ bon‚ et fatigue‚ bon...) Examens parasitologiques dès lundi. Tenter d’enrayer ça‚ mais à l’heure d’aujourd’hui‚ nous en sommes loin.
Ajoutons que les poumons font peut-être des leurs. Radio la semaine prochaine‚ mais j’ai parfois un peu de mal en effet.
Et last but not least‚ peut-être un petit problème cérébral‚ je ne vous dis que ça. Je pars parfois un peu en biais‚ côté gauche‚ j’ai des petites douleurs au front‚ etc. Scanner programmé la semaine prochaine.

(...)

Nous verrons (on attaque les choses sérieuses).

Lundi après-midi‚ j’étais sous le coup. Mardi et mercredi après-midi‚ j’étais vraiment épuisé. Jeudi après-midi‚ fond d’œil – rien de ce côté-là – et de fait‚ incapable de nuire tout le reste de l’après-midi (genre Michèle Morgan dans La Symphonie pastorale). Le matin‚ j’essaie péniblement d’écrire Nous‚ les héros – on dirait un machin du XIXe siècle – et le reste du temps‚ je cours après un acteur.

Pour un vieillard de 78 ans‚ c’est pas mal. Pour un homme de 36...

Mercredi 10 novembre 1993
Paris. Chez moi. 9 h 40.

(...)

Évidemment – et c’était dans l’air – ai dû renoncer à la tournée qui reprend‚ lundi prochain. Je n’irai pas à Stockholm‚ en Norvège‚ à Londres‚ à La Haye... Ça va être très dur‚ la solitude‚ le sentiment de l’exclusion‚ à partir de la semaine prochaine.
Ne verrai jamais la Suède‚ donc.

(...)

Tente péniblement de travailler sur Nous‚ les héros. François en a lu les quinze premières pages et crie au génie mais n’en crois pas un mot.
C’est vieux.

Vendredi 12 novembre 1993
Café Beaubourg. 17 heures.

(...)

Ai beaucoup‚ beaucoup travaillé ces temps derniers sur Nous‚ les héros. C’est décousu‚ cela ne mène pas loin mais cela s’écrit. On verra.
Au fond‚ j’écris à nouveau.

Jeudi 25 novembre 1993
Paris. Chez moi. 10 heures.

(...)

Lecture : sur Marivaux‚ L’Île aussi évidemment.
Nathalie Sarraute‚ C’est beau.
J’essaie de rattraper mon abyssal retard sur le théâtre.

Écriture chaotique de Nous‚ les héros. On verra. Moi cela m’amuse assez‚ mais c’est si peu « moderne ».

Lundi 27 décembre 1993
Paris. Chez moi. 9 h 30.

(...)

Ai travaillé un peu (je nettoie‚ j’élague) sur Nous‚ les héros. Je ne suis pas doué‚ car je ne dis pas la vérité‚ « ma » vérité.
Et si c’était‚ sans le savoir‚ une longue déclaration d’amour à Irina Dalle ? (Qui ne jouera pas‚ peut-être...)
En relisant je pensais cela (je ne l’avais pas imaginé...).

Je ne suis pas un écrivain‚ jamais. Un scénariste‚ un journaliste‚ j’aurais pu‚ pas un écrivain.

Pas de vérité‚ juste ça.

Lundi 3 janvier 1994
Belfort. 13 h 45.

Ai terminé « comme ça »‚ en douce‚ Nous‚ les héros.

Je ne sais rien. État dépressif à cause de cet achèvement aussi peut-être.