(…)
SUZANNE. – Lorsque tu es parti
– je ne me souviens pas très bien de toi‚ c’était il y a beaucoup d’années –
lorsque tu es parti‚
et je ne savais pas que tu partais pour tant de temps‚ j’aurais fait attention‚ je ne me doutais pas‚ je ne prenais pas garde‚ et je me suis retrouvée sans rien‚
lorsque tu es parti‚
je n’imaginais pas‚ je t’ai oublié assez vite.
J’étais petite‚ jeune‚ ce qu’on dit‚ j’étais petite.
Ce n’est pas bien que tu nous aies quittés‚
parti depuis si longtemps‚
ce n’est pas bien et ce n’est pas bien pour moi et ce n’est pas bien pour elle‚ pour notre mère non plus‚ ce n’est pas bien
– elle ne te le dira pas –
et ce n’est pas bien encore‚ d’une certaine manière‚ pour eux‚ Antoine et Catherine.
Mais aussi
– et je ne crois pas me tromper –
mais aussi ce ne doit pas‚ ça n’a pas dû‚ ce ne doit pas être bien pour toi non plus‚
pour toi aussi. Je pense ça.
Tu as dû‚ parfois‚ même si tu ne l’avoues pas‚ jamais‚ même si tu ne devais jamais l’avouer – et il s’agit bien d’aveu – tu as dû parfois‚ toi aussi – ce que je dis – toi aussi‚
tu as dû parfois avoir besoin de nous‚ souvent‚ je crois‚ et regretter de ne pouvoir nous le dire.
Ou‚ plus habilement
– je pense que tu es un homme habile‚ un homme qu’on pourrait qualifier d’habile‚ un homme plein d’une certaine habileté –
ou plus habilement encore‚ tu as dû parfois regretter de ne pouvoir nous faire sentir ce besoin de nous‚ sans devoir vraiment l’avouer‚ il s’agissait bien d’aveu‚ et nous obliger‚
de nous-mêmes‚ à nous inquiéter de toi‚ sans avoir jamais rien à réclamer.
Tu as dû regretter.
Parfois‚ tu nous envoyais des lettres‚ parfois tu nous envoies des lettres‚ ce ne sont pas des lettres‚ qu’est-ce que c’est ? De petits mots‚ juste de petits mots‚ une ou
deux phrases‚ rien‚ comment est-ce qu’on dit ? Elliptiques.
Parfois‚ tu nous envoyais des lettres elliptiques.
Je pensais‚ lorsque tu es parti‚ ce que j’ai pensé lorsque tu es parti‚ lorsque j’étais enfant et lorsque tu nous as faussé compagnie – là que ça commence – car tu nous as faussé
compagnie‚ pas autre chose – moi‚ je ne t’avais rien fait ! – je pensais que ton métier était d’écrire‚ serait d’écrire‚ j’avais ça dans la tête‚ tu étais bon élève‚ l’idée
que j’ai des bons élèves‚ l’idée que les parents ont des bons élèves‚ c’est à peu près ça‚ au bout du compte‚ c’est quelqu’un qui écrira‚ qui peut écrire‚
et que de toutes les manières
– nous éprouvons les uns et les autres‚ ici‚ tu le sais‚ tu ne peux pas ne pas le savoir‚ nous éprouvons une certaine forme d’admiration‚ c’est le terme exact‚ une certaine forme
d’admiration pour toi‚ à cause de ça –
et‚ que de toutes les manières‚
si tu en avais la nécessité‚ si tu en éprouvais la nécessité‚ si tu en avais‚ soudain‚ l’obligation ou le désir‚ tu saurais écrire‚ te servir de ça pour te sortir d’un mauvais pas
ou avancer plus encore.
C’est ce que je pensais de toi et j’imaginais‚ je n’ai guère changé d’opinion‚ je n’ai jamais su pourquoi‚ j’imaginais que‚ pour cette raison‚ tu ne risquais rien‚ de fait‚ dans
l’existence. Je ne m’inquiétais pas de toi‚ l’idée que nous avons ici‚ dans cette ville‚ cette sorte de ville‚ et les parents partageaient ce même sentiment‚ et tous les autres
gens‚ ceux-là qui se promènent sur la route dans la forêt‚ l’idée que quelqu’un qui fut bon élève‚ ce que je disais‚ et qui saurait écrire‚ ne risque rien‚ qu’il n’y a
pas à s’inquiéter de lui.
Mais jamais‚
nous concernant‚
jamais tu ne te servis de cette possibilité‚ de ce don‚ pouvoir nous écrire – on dit comme ça‚ c’est une sorte de don‚ tu ris – jamais‚ nous concernant‚ tu ne te servis
de cette qualité – c’est le mot‚ drôle de mot – jamais tu ne te sers de cette qualité que tu possèdes‚ écrire bien‚ avec nous‚ pour nous.
À notre égard.
Tu ne nous en donnes pas la preuve‚ tu ne nous en juges pas dignes.
C’est pour les autres.
Ces petits mots
– les petites lettres elliptiques –
ces petits mots‚ ils sont toujours écrits au dos de cartes postales – nous en avons aujourd’hui une collection enviable – comme si tu voulais‚ de cette manière‚ toujours paraître
être en vacances‚ je ne sais pas‚ je croyais cela‚ j’ai longtemps cru que tu étais toujours en vacances‚
ou encore‚ comme si‚ par avance‚
tu voulais réduire la place que tu nous consacrerais et laisser aussi‚ c’est bien le pire‚ et laisser aussi‚ ce que je te reproche le plus durement‚ laisser à tous les regards‚ le
facteur‚ les messages sans importance que tu nous adressais.
« Je vais bien et j’espère qu’il en va de même pour vous »»
Pour un jour comme celui d’aujourd’hui‚
même pour annoncer une nouvelle de cette importance‚
et tu ne peux pas ignorer que ce fut une nouvelle importante pour nous‚ je le dis‚ tu l’entends‚ une nouvelle importante pour nous‚ nous tous‚ les autres ne te le diront pas mais
ils le pensent aussi‚
même pour un jour comme celui d’aujourd’hui‚ tu as juste écrit‚ là encore‚ quelques rapides indications d’heure et de date au dos d’une carte postale achetée très certainement
dans un bureau de tabac et représentant‚ que je me souvienne‚ une ville nouvelle de la grande périphérie‚ vue d’avion‚ avec‚ on peut s’en rendre compte aisément‚ au premier plan‚
le parc des expositions internationales. Tu signes‚ là comme à chaque fois‚ que tu nous embrasses mais c’est un mensonge‚ des choses qu’on écrit mais dont on n’a que faire‚ tu ne
nous embrasses pas.