logo


© theatre-contemporain.net

  • Agrandir la taille du texte
  • Réduire la taille du texte
  • Imprimer la page
  • Envoyer cette page à un ami
 

Son œuvre

Ses pièces

Retour à la citadelle

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 2 : « L’arrivée d’un nouveau Gouverneur »

RC, p. 40-43 / ThCII, p. 177-180

LE NOUVEAU GOUVERNEUR. – Qu’est-ce que j’ai fait ?… Il fallait répondre. Répondre de suite, et clairement, à haute et intelligible voix. Qu’est-ce que j’avais à dire ? Ce sont des plaisirs et des honneurs qui ne se refusent pas. Et comme il disait, lui, tout fier de son discours, très content de me faire cette joie… c’est bien d’une joie qu’il s’agit… « au bout du compte », est-ce qu’aussi, je n’avais pas envie de revenir là ?

LA SŒUR. – Couplet délicat sur le mal du pays ?

LE NOUVEAU GOUVERNEUR. – C’est ridicule, mais…

LA SŒUR. – Mais tellement, tellement… comment dire ?… tellement, tellement humain… c’est le mot que nous étions justement en train de chercher…

(…)

L’INTENDANT. – En même temps… c’est mon inquiétude principale, vous le comprenez bien… Mon inquiétude principale est de ne surtout pas passer pour le plus vil des opportunistes… de ne pas passer pour opportuniste à un quelconque degré… c’est ce que je veux dire… Tout petit, déjà, alors que j’étais enfant… Ce petit compliment… mais c’est une expression… loin de moi, l’idée, entre autres, loin de moi l’idée de faire fi de tout esprit critique… Vous savez ? Cette phrase à tous les frontons : « Qui aime bien… » Ce petit compliment est le fruit spontané d’une envie personnelle, d’un souhait, d’un désir intime… L’Homme avant le Fonctionnaire, même s’ils sont étroitement indissociables…
(Un temps.)
Vous ne me croirez pas, je le sens. C’est tellement exact pourtant. Je me suis réveillé ainsi, ce matin. Heureux, dans mon lit, ainsi, tellement heureux du nouveau destin accordé à notre Province, notre enclave… « L’arrivée d’un nouveau Gouverneur… »
Est-ce que vous ne savez pas cela mieux que moi ? Pour vous, pour vous surtout, les choses ne sont-elles pas plus importantes encore et si différentes à la fois… et douces, très douces aussi… Lorsque le Gouverneur nouvellement promu fait par avance rêver les jeunes filles locales et battre le cœur des fonctionnaires avides de changement, il n’en demeure pas moins que pour vous, tout particulièrement, c’est par-dessus tout… « avant tout »… le Frère qui fait son grand retour…

LA SŒUR. – C’est bien dit. J’aime ça, les choses simples énoncées clairement.

(…)

L’ANCIEN GOUVERNEUR. – Ensuite… C’est à nous ?… Ensuite, on en revient toujours à ça, ensuite, pendant un certain nombre d’années, pas mal d’années, ils nous ont laissés seuls, tranquilles, si on veut… Mais bien sûr, et c’est peut-être ce qu’ils recherchaient, ils ne donnèrent pas, de leur côté, des nouvelles ou des informations. Ils nous laissèrent construire, édifier, mettre en place sans ordre, c’est vrai, il faut le reconnaître (de ce point de vue-là, ils n’étaient pas gênants), mais sans l’ombre, la trace d’un encouragement quelconque… A notre guise peut-être mais pour leur compte…

(…)

L’AMI. – Je vous prie de bien vouloir excuser une fois encore mon outrecuidance maladive… ça frise l’indécence, je vous l’accorde… la volonté malsaine qui me pousse à tant insister… Vous devez être si fatigué du voyage, épuisé par toutes ces émotions d’un retour… Je comprendrais cela…

LE NOUVEAU GOUVERNEUR. – Si vous vouliez m’expliquer, daigniez m’expliquer…

L’AMI. – J’ai été votre ami, le seul, c’est le moment de le dire. Lorsque nous étions enfants, de votre naissance, de votre extraction modeste à votre départ sans gloire… inséparables, c’est cela… je ne vous le fais pas dire… Est-ce que vous vous souvenez de cela ?…

LE NOUVEAU GOUVERNEUR. – Oui, je me souviens, vous me l’avez déjà dit. Lorsque je suis arrivé, vous me l’avez dit. Oui, je me souviens vaguement de cette petite scène-là, à peine débarqué…

(…)