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Son œuvre

Ses pièces

Nous, les héros (version sans le père)

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 3 : « Sulamith »

NH (vsp), p. 58-64 / ThCIV, p. 190-196

LA MÈRE. – Sulamith de Goldfaden.

KARL. – Je raconte brièvement l’histoire.
Un héros sauve une jeune fille qui s’est égarée dans le désert...

MADAME TSCHISSIK‚ chanté. – Ich bet dir grosser‚ starker Gott... MAX‚ il traduit. – Je t’adresse ma prière‚ O grand Dieu puissant...

KARL. – Torturée par la soif‚ la jeune fille – Mme Tschissik‚ donc – la jeune fille s’est précipitée dans une citerne. Elle est en train de se noyer.

MAX. – Le héros la sauve.

KARL. – En ça qu’il est un héros.

LA MÈRE. – Et ils se jurent fidélité.

RABAN‚ chanté. – Ma chère‚ ma bien-aimée‚ mon diamant trouvé dans le désert...

KARL. – Tout en invoquant la citerne‚ donc et un chat du désert qui a les yeux rouges... À priori‚ à ce moment de la pièce‚ la référence à ce chat n’est pas très claire‚ mais nous verrons plus tard combien cet animal jouera un rôle décisif‚ terrible‚ un rôle terrible dans la suite et le bon déroulement du drame.

MONSIEUR TSCHISSIK. – Car c’est un drame ?

LA MÈRE. – Une sorte de drame.

JOSÉPHINE. – Une sorte de drame dans l’ensemble‚ mais avec des moments burlesques pour détendre l’atmosphère.

MONSIEUR TSCHISSIK‚ avec soulagement. – Ah !

KARL. – Continuons.

LA MÈRE. – La jeune fille‚ Sulamith... Mme Tschissik... la jeune fille est reconduite à Bethléem chez son père Manoach...
M. Tschissik...

MONSIEUR TSCHISSIK. – Je joue le père de ma femme ?

KARL. – Elle est reconduite chez son père Manoach‚ M. Tschissik‚ par Cingintang – moi.

MAX. – Karl‚ lui-même.

KARL. – Le sauvage serviteur d’Absalon. Raban. Cingintang‚ le rôle que je joue‚ est un être très rustre‚ entre l’animal et l’homme et...

LA MÈRE. – Raban joue Absalon‚ le héros qui sauva Sulamith dans la citerne‚ Mme Tschissik‚ et il la confie à son serviteur‚ Karl‚ le sauvage Cingintang pour qu’il la ramène à son père‚ M. Tschissik‚ Manoach.

KARL. – À Bethléem.

LE GRAND-PÈRE. – C’est compliqué.

LA MÈRE. – Mais la suite s’éclaire.

KARL. – Tandis que le serviteur simiesque conduit à dos de dromadaire la belle Sulamith vers son père‚ Absalon – Raban – pendant ce temps-là...

RABAN. – Moi.

KARL. – Absalon‚ Raban‚ pendant ce temps-là‚ le héros de la citerne‚ fait un voyage à Jérusalem. Là‚ il s’éprend d’Awigaïl – Joséphine.

JOSÉPHINE. – Moi.

KARL. – Une riche et pure jeune fille et il oublie Sulamith...

MAX. – Mme Tschissik.

MADAME TSCHISSIK. – Moi.

KARL. – Il se marie.

JOSÉPHINE. – On se marie.

LA MÈRE. – Sulamith‚ Mme Tschissik...

MONSIEUR TSCHISSIK. – Ma femme.

KARL. – Votre fille.

LA MÈRE. – Sulamith‚ Mme Tschissik‚ attend son bien-aimé – Raban.

RABAN. – Moi.

MAX. – Lui.

LA MÈRE. – Chez son père‚ M. Tschissik‚ à Bethléem...

KARL. – Elle chante son désespoir.

MADAME TSCHISSIK‚ chanté. – Viele Menschen gehen nach Jeruscholajim und kommen beschulim...

MAX‚ il traduit. – Beaucoup de gens vont à Jérusalem et arrivent sans dommages...

MADAME TSCHISSIK‚ chanté. – Lui‚ le noble jeune homme veut m’être infidèle !

KARL. – Elle décide de feindre la folie pour ne pas être obligée de se marier et pouvoir attendre.

MADAME TSCHISSIK‚ chanté. – Ma volonté est de fer et mon cœur‚ je le transforme en forteresse.

LA MÈRE. – Son délire‚ qui est grand‚ ne traite généralement que du désert‚ de la citerne et du chat.

LE GRAND-PÈRE. – Ah oui‚ le chat...

KARL. – Mais ce désespoir extrême et bruyant fait fuir ses trois prétendants avec qui Manoach‚ son père...

MONSIEUR TSCHISSIK. – Moi ?

MAX. – Bravo !

KARL. – avec qui Manoach‚ son père n’avait pu maintenir la paix qu’en organisant une loterie.

LA MÈRE. – Les trois prétendants sont : Joël Gédoni‚ « le plus fort des héros »... Max.

MAX. – Moi.

LA MÈRE. – Avidanov‚ le propriétaire‚ encore M. Tschissik‚ sous un déguisement et des postiches et dans l’ombre‚ nous réglerons ça‚ et enfin‚ le prêtre Nathan... vous.

LE GRAND-PÈRE. – Moi ?

KARL. – Il se sent supérieur et a du ventre.

MAX‚ LE GRAND-PÈRE et MONSIEUR TSCHISSIK‚ ensemble‚ chanté. – Donnez-la-moi‚ je meurs d’amour pour elle !

KARL. – Mais pendant ce temps-là‚ Absalon – Raban – Absalon a eu des malheurs. Un chat du désert lui a tué sauvagement un de ses enfants et l’autre est tombé dans une citerne sans qu’il pût rien y faire. Il y voit des signes et en déduit des choses et il se souvient de sa faute. Il avoue tout à Awigaïl‚ Joséphine...

RABAN‚ chanté. – Modère tes pleurs...

JOSÉPHINE‚ chanté. – Cesse de me déchirer le cœur avec tes paroles !

RABAN‚ chanté. – C’est malheureusement la vérité que je dis.

KARL. – Faut-il qu’Absalon rejoigne Sulamith ? Faut-il qu’il abandonne Awigaïl ? Sulamith‚ elle aussi‚ mérite la miséricorde !

LA MÈRE. – Awigaïl lui rend la liberté.

KARL. – Alors que‚ pendant ce temps-là‚ à Bethléem‚ on voudra s’en souvenir‚ Manoach se lamente sur sa fille dont la santé mentale va désormais en s’aggravant...

MONSIEUR TSCHISSIK‚ distrait. – Oui‚ pardon. (Chanté.) Hélas‚ O mes vieilles années...

KARL. – Mais‚ Absalon arrive ventre à terre et‚ entendant sa voix‚ Sulamith est aussitôt guérie...

MADAME TSCHISSIK‚ chanté. – Le reste‚ père‚ je te le raconterai plus tard.

JOSÉPHINE. – Et Awigaïl périt de chagrin‚ là-bas‚ dans l’indifférence générale‚ au milieu des vignobles.

Temps.

MONSIEUR TSCHISSIK. – Oui‚ oui. Qu’est-ce que je pourrais dire ? C’est intéressant‚ cela ne manque pas d’intérêt. C’est peut-être un peu confus et c’est assez différent‚ si on y réfléchit‚ de notre répertoire habituel.

LE GRAND-PÈRE. – Je ne suivais pas bien tout.

MONSIEUR TSCHISSIK. – Oui‚ je ne peux pas mieux dire‚ on se perd un peu.

LE GRAND-PÈRE. – Mais‚ qui sait ? avec plus de musique...

EDUARDOWA. – En tout cas‚ moi‚ j’aimerais bien faire le Chat du Désert...

MADEMOISELLE. – Ce n’est pas un rôle‚ ma grande‚ c’est un symbole.

KARL. – Il y a encore une scène un peu secondaire où l’on voit une jeune fille de mauvaise réputation entrer un beau jour dans une école de couture‚ c’est très bien‚ tout le monde jouera‚ et on verra très nettement l’impression produite sur les autres jeunes filles par l’apparition du vice.

MAX. – C’est une scène un peu osée‚ mais nous devons en glisser habilement une ou deux par-ci par-là‚ sous prétexte de dénonciation morale.