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Son œuvre

Ses pièces

J'étais dans ma maison et j'attendais que la pluie vienne

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 1 : incipit

JMM, p. 7-10 / ThCIV, p. 227-230

L’AÎNÉE. – J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne.
Je regardais le ciel comme je le fais toujours‚ comme je l’ai toujours fait‚
je regardais le ciel et je regardais encore la campagne qui descend doucement et s’éloigne de
chez nous‚ la route qui disparaît au détour du bois‚ là-bas.

Je regardais‚ c’était le soir et c’est toujours le soir que je regarde‚ toujours le soir que je m’attarde sur le pas de la porte et que je regarde.
J’étais là‚ debout comme je le suis toujours‚ comme je l’ai toujours été‚ j’imagine cela‚
j’étais là‚ debout‚ et j’attendais que la pluie vienne‚ qu’elle tombe sur la campagne‚ les champs et les bois et nous apaise.

J’attendais.

Est-ce que je n’ai pas toujours attendu ?

(Et dans ma tête‚ encore‚ je pensais cela : est-ce que je n’ai pas toujours attendu ? et cela me fit sourire‚ de me voir ainsi.)

Je regardais la route et je songeais aussi‚ comme j’y songe souvent‚ le soir‚ lorsque je suis sur le pas de la porte et que j’attends que la pluie vienne‚
je songeais encore aux années que nous avions vécues là‚ toutes ces années ainsi‚
nous‚ vous et moi‚ toutes les cinq‚ comme nous sommes toujours et comme nous avons toujours été‚ je songeais à cela‚
toutes ces années que nous avions vécues et que nous avions perdues‚ car nous les avons perdues‚
toutes ces années que nous avions passées à l’attendre‚ celui-là‚ le jeune frère‚ depuis qu’il était parti‚ s’était enfui‚ nous avait abandonnées‚
depuis que son père l’avait chassé‚

aujourd’hui‚ ce jour précis‚ je pensais à cela‚ en ce jour précis‚ je pensais à cela‚

toutes ces années que nous avons perdues à ne plus bouger‚ à attendre donc

(et là encore‚ peut-être‚ je me mis‚ une fois de plus‚ à sourire de moi-même‚ de me voir ainsi‚ de m’imaginer ainsi‚ et de sourire ainsi de moi-même me mena vers le bord des larmes‚ et j’eus peur d’y sombrer)

toutes ces années que nous avions vécues à attendre et perdues encore à ne rien faire d’autre qu’attendre
et ne rien pouvoir obtenir‚ jamais‚ et être sans autre but que celui-là‚
et je songeais‚ en ce jour précis‚ oui‚ au temps que j’aurais pu passer loin d’ici‚ déjà‚
à m’enfuir‚
au temps que j’aurais pu passer dans une autre vie‚ un autre monde‚ l’idée que je m’en fais‚
seule‚ sans vous‚ les autres‚ là‚ sans vous autres‚ toutes‚
tout ce temps que j’aurais pu vivre différemment‚ simplement‚ à ne pas attendre‚ ne plus l’attendre‚ à bouger de moi-même.

J’attendais la pluie‚ j’espérais qu’elle tombe‚
j’attendais‚ comme‚ d’une certaine manière‚ j’ai toujours attendu‚ j’attendais et je le vis‚
j’attendais et c’est alors que je le vis‚ celui-là‚ le jeune frère‚ prenant la courbe du chemin et montant vers la maison‚ j’attendais sans rien espérer de précis et je le vis revenir‚ j’attendais comme j’attends toujours‚ depuis tant d’années‚ sans espoir de rien‚ et c’est à ce moment exact‚ lorsque vient le soir‚ c’est à ce moment exact qu’il apparut‚ et que je le vis.

Une voiture le dépose et il marche les dernières centaines de mètres‚ son sac jeté sur l’épaule‚ en ma direction.

Je le regarde venir vers moi‚ vers moi et cette maison. Je le regarde.

Je ne bougeais pas mais j’étais certaine que ce serait lui‚ j’étais certaine que c’était lui‚
il rentrait chez nous après tant d’années‚ tout à fait cela
nous avions toujours imaginé qu’il reviendrait ainsi sans nous prévenir‚ sans crier gare et il faisait ce que j’avais toujours pensé‚ ce que nous avions toujours imaginé.
Il regardait devant lui et marchait calmement sans se hâter et il semblait ne pas me voir pourtant‚
et celui-là‚ le jeune frère‚ pour qui j’avais tant attendu et perdu ma vie
– je l’ai perdue‚ oui‚ je n’ai plus de doute‚ et d’une manière si inutile‚ ‚ désormais‚ je sais cela‚ je l’ai perdue –
celui-là‚ le jeune frère‚ revenu de ses guerres‚ je le vis enfin et rien ne changea en moi‚
j’étais étonnée de mon propre calme‚ aucun cri comme j’avais imaginé encore et comme vous imaginiez toutes‚ toujours‚ que j’en pousserais‚ que vous en pousseriez‚ notre version des choses
aucun hurlement de surprise ou de joie‚
rien‚
je le voyais marcher vers moi et je songeais qu’il revenait et que rien ne serait différent‚ que je m’étais trompée.
Aucune solution.

(…)