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Son œuvre

Ses pièces

Juste la fin du monde

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 3 : Début de l'intermède

JFM, p. 55-58 / ThCIII, p. 255-258

Scène 1

LOUIS. – C’est comme la nuit en pleine journée‚ on ne voit rien‚ j’entends juste les bruits‚ j’écoute‚ je suis perdu et je ne retrouve personne.

LA MÈRE. – Qu’est-ce que tu as dit ?
Je n’ai pas entendu‚ répète‚
où est-ce que tu es ?
Louis !

Scène 2

SUZANNE. – Toi et moi.

ANTOINE. – Ce que tu veux.

SUZANNE. – Je t’entendais‚ tu criais‚
non‚ j’ai cru que tu criais‚
je croyais t’entendre‚
je te cherchais‚
vous vous disputiez‚ vous vous êtes retrouvés.

ANTOINE. – Je me suis énervé‚ on s’est énervés‚
je ne pensais pas qu’il serait ainsi‚
mais « à l’ordinaire »‚ les autres jours‚
nous ne sommes pas comme ça‚
nous n’étions pas comme ça‚ je ne crois pas.

SUZANNE. – Pas toujours comme ça.
Les autres jours‚ nous allons chacun de notre côté‚
on ne se touche pas.

ANTOINE. – Nous nous entendons.

SUZANNE. – C’est l’amour.

Scène 3

LOUIS. – Et ensuite‚ dans mon rêve encore‚
toutes les pièces de la maison étaient loin les unes des autres‚
et jamais je ne pouvais les atteindre‚
il fallait marcher pendant des heures et je ne reconnaissais rien.

Voix de LA MÈRE. – Louis !

LOUIS. – Et pour ne pas avoir peur‚ comme lorsque je marche dans la nuit‚ je suis enfant‚
et il faut maintenant que je revienne très vite‚
je me répète cela‚
ou bien plutôt je me le chantonne pour entendre juste le son de ma voix‚
et plus rien que cela‚
je me chantonne que désormais‚
la pire des choses‚
« je le sais bien‚
la pire des choses‚
serait que je sois amoureux‚
la pire des choses‚
que je veuille attendre un peu‚
la pire des choses... »

Scène 4

SUZANNE. – Ce que je ne comprends pas.

ANTOINE. – Moi non plus.

SUZANNE. – Tu ris ? Je ne te vois jamais rire.

ANTOINE. – Ce que nous ne comprenons pas.

Voix de CATHERINE. – Antoine !

SUZANNE‚ criant. – Oui ?
Ce que je ne comprends pas et n’ai jamais compris

ANTOINE. – Et peu probable que je comprenne jamais

SUZANNE. – Que je ne comprenne jamais.

Voix de LA MÈRE. – Louis !

SUZANNE‚ criant. – Oui ? On est là !

ANTOINE. – Ce que tu ne comprends pas...

SUZANNE. – Ce n’était pas si loin‚ il aurait pu venir nous voir plus souvent‚
et rien de bien tragique non plus‚
pas de drames‚ des trahisons‚
cela que je ne comprends pas‚
ou ne peux pas comprendre.

ANTOINE. – « Comme ça. »
Pas d’autre explication‚ rien de plus.
Toujours été ainsi‚ désirable‚
je ne sais pas si on peut dire ça‚
désirable et lointain‚
distant‚ rien qui se prête mieux à la situation.
Parti et n’ayant jamais éprouvé le besoin ou la simple nécessité.