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Son œuvre

Ses pièces

Juste la fin du monde

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 2 : Les Rois de France

JFM, p. 13-16 / ThCIII, p. 213-216

CATHERINE. – Vous nous aviez envoyé un mot‚
vous m’avez envoyé un mot‚ un petit mot‚ et des fleurs‚ je me souviens.
C’était‚ ce fut‚ c’était une attention très gentille et j’en ai été touchée‚ mais en effet‚
vous ne l’avez jamais vue.
Ce n’est pas aujourd’hui‚ tant pis‚ non‚ ce ne sera pas aujourd’hui que cela changera.
Je lui raconterai. Nous vous avions‚ avons‚ envoyé une photographie d’elle
– elle est toute petite‚ toute menue‚ c’est un bébé‚ ces idioties ! –
et sur la photographie‚ elle ne ressemble pas à Antoine‚ pas du tout‚ elle ne ressemble à personne‚
quand on est si petit on ne ressemble à rien‚
je ne sais pas si vous l’avez reçue.
Aujourd’hui‚ elle est très différente‚ une fille‚ et vous ne pourriez la reconnaître‚
elle a grandi et elle a des cheveux.
C’est dommage.

ANTOINE. – Laisse ça‚ tu l’ennuies.

LOUIS. – Pas du tout‚
pourquoi est-ce que tu dis ça‚ ne me dis pas ça.

CATHERINE. – Je vous ennuie‚ j’ennuie tout le monde avec ça‚ les enfants‚
on croit être intéressante.

LOUIS. – Je ne sais pas pourquoi il a dit ça‚
je n’ai pas compris‚
pourquoi est-ce que tu as dit ça ?
c’est méchant‚ pas méchant‚ non‚ c’est déplaisant.
Cela ne m’ennuie pas du tout‚ tout ça‚ mes filleuls‚ neveux‚ mes neveux‚ ce ne sont pas mes filleuls‚ mes neveux‚ nièces‚ ma nièce‚ ça m’intéresse.

Il y a aussi un petit garçon‚ il s’appelle comme moi.
Louis ?

CATHERINE. – Oui‚ je vous demande pardon.

LOUIS. – Cela me fait plaisir‚ je suis touché‚ j’ai été touché.

CATHERINE. – Il y a un petit garçon‚ oui.
Le petit garçon a‚
il a maintenant six ans.
Six ans ?
Je ne sais pas‚ quoi d’autre ?
Ils ont deux années de différence‚ deux années les séparent.
Qu’est-ce que je pourrais ajouter ?

ANTOINE. – Je n’ai rien dit‚
ne me regarde pas comme ça !
Tu vois comme elle me regarde ?
Qu’est-ce que j’ai dit ?
Ce n’est pas ce que j’ai dit qui doit‚ qui devrait‚ ce n’est pas ce que j’ai dit qui doit t’empêcher‚
je n’ai rien dit qui puisse te troubler‚
elle est troublée‚
elle te connaît à peine et elle est troublée‚
Catherine est comme ça.
Je n’ai rien dit.
Il t’écoute‚
cela t’intéresse ?
Il t’écoute‚ il vient de le dire‚
cela l’intéresse‚ nos enfants‚ tes enfants‚ mes enfants‚
cela lui plaît‚
cela te plaît ?
Il est passionné‚ c’est un homme passionné par cette description de notre progéniture‚
il aime ce sujet de conversation‚
je ne sais pas pourquoi‚ ce qui m’a pris‚
rien sur son visage ne manifestait le sentiment de l’ennui‚
j’ai dit ça ce devait être sans y penser.

CATHERINE. – Oui‚ non‚ je ne pensais pas à ça.

LOUIS. – C’est pénible‚ ce n’est pas bien.
Je suis mal à l’aise‚
excuse-moi‚
excusez-moi‚
je ne t’en veux pas‚ mais tu m’as mis mal à l’aise et là‚
maintenant‚
je suis mal à l’aise.

ANTOINE. – Cela va être de ma faute.
Une si bonne journée.

LA MÈRE. – Elle parlait de Louis‚
Catherine‚ tu parlais de Louis‚
le gamin.
Laisse-le‚ tu sais comment il est.

CATHERINE. – Oui. Pardon. Ce que je disais‚
il s’appelle comme vous‚ mais‚ à vrai dire...

ANTOINE. – Je m’excuse.
Ça va‚ là‚ je m’excuse‚ je n’ai rien dit‚ on dit que je n’ai rien dit‚
mais tu ne me regardes pas comme ça‚
tu ne continues pas à me regarder ainsi‚
franchement‚ franchement‚
qu’est-ce que j’ai dit ?

CATHERINE. – J’ai entendu.
Je t’ai entendu.

Ce que je dis‚ il porte avant tout‚
c’est plutôt là l’origine
– je raconte –
il porte avant tout le prénom de votre père et fatalement‚ par déduction...

ANTOINE. – Les rois de France.

CATHERINE. – Écoute‚ Antoine‚
écoute-moi‚ je ne dis rien‚ cela m’est égal‚
tu racontes à ma place !

ANTOINE. – Je n’ai rien dit‚
je plaisantais‚
on ne peut pas plaisanter‚
un jour comme aujourd’hui‚ si on ne peut pas plaisanter...

LA MÈRE. – Il plaisante‚ c’est une plaisanterie qu’il a déjà faite.

ANTOINE. – Explique.

En partenariat avec Comédie-Française