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Son œuvre

Ses pièces

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 5 : Le Deuil (fin du texte)

SV, p.43-45 / ThCIV, p.46-47

Le deuil est une marque extérieure de la douleur. Il a des règles‚ on doit les suivre. Autrefois‚ il était très long‚ on portait le deuil du père jusqu’à la mort de l’aîné de la famille et ainsi de suite‚ c’était long. Mais la duchesse de Berry‚ fille du régent‚ une dame du temps passé‚ fit diminuer de moitié la durée des deuils. Lorsqu’on pensait que le fils aîné était à la moitié de son espérance de vie‚ on renonçait au deuil du père. C’était moins long.

Le deuil de veuve dure deux ans. Le grand deuil‚ très austère‚ toute une année. Robe de laine unie‚ voile sur le visage‚ châle en pointe‚ bas noirs en fil ou en laine‚ les gants pareils‚ corbeau et rien de plus. Ni fantaisies ni fioritures et pas de rouge aux lèvres.

Pendant les six premiers mois de la seconde période‚ voile et lainage plus léger. Gants de soie ou de peau‚ on sent la coquetterie revenir‚ bijoux de jais‚ noirs‚ de jais.
Les derniers six mois‚ dentelles‚ noires‚ mais dentelles tout de même. Pendant les trois derniers mois‚ peu à peu on en voit la fin‚ les broderies‚ les étoffes blanches et noires‚ puis jusqu’à complète expiration‚ du gris‚ de la couleur prune‚ pensée‚ lilas‚ on prend garde à la gradation des nuances‚ mais‚ en toutes circonstances‚ si on voulut bien suivre‚ c’est bien de gradation qu’il fut question.

Le deuil de père ou de mère‚ celui de frère ou de sœur se porte de la même façon‚ avec les mêmes gradations mais sur des durées moins longues encore.

On peut aussi prendre le deuil d’un ami si on en a‚ mais ce sont des deuils dits de courtoisie et rien ne nous y oblige.

On s’abstient de tous plaisirs‚ de toutes distractions‚ on reste chez soi‚ on ne rit pas à gorge déployée. Mais‚ et toujours ainsi que cela continue et recommence‚ mais vers le début de la seconde période‚ on se permet des conférences sérieuses‚ des expositions. On fait des visites‚ on reçoit le mardi. Deux mois avant la fin‚ on rétablit le five o’clock tea‚ on donne un dîner‚ on assiste au concert‚ on sifflote dans son bain.

Le deuil terminé‚ on réapparaît dans les sauteries‚ car sauteries et rien d’autre‚ on ne danse pas encore‚ on regarde mais le pied sous la table marque déjà la mesure. On va au Théâtre-Français ou à l’Opéra.

On danse la gigue‚ on va aux Variétés‚ ce ne sont plus que mauvais souvenirs‚ car souvenirs tout ça et rien d’autre‚ on songe à se marier‚ on ferait bien un enfant‚ on le déclarerait à la mairie de l’arrondissement.

Ainsi que cela n’en finit jamais de se passer.

(...)