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Son œuvre

Ses pièces

Les règles du savoir-vivre dans la société moderne

de Jean-Luc Lagarce

 

Extrait 2 : Le Mariage : la corbeille, le contrat

SV, p.25-28 / ThCIV, p.30-33

L’envoi de la corbeille et la signature du contrat précèdent de huit à dix jours environ la cérémonie du mariage. La corbeille est apportée le matin du jour où l’on signe le contrat. La veille. Le matin de la veille. Elle se compose de robes de satin‚ de velours‚ etc.‚ en pièce (et la jeune fille devra les reconstituer elle-même)
(elle rit)
de dentelles noires et blanches – pour toutes les éventuelles circonstances de l’existence‚ et elles ne seront pas toutes joyeuses‚ loin s’en faut‚ autant le savoir dès maintenant – de points héréditaires‚ si les aïeules du fiancé en ont possédé ; de bijoux modernes‚ de joyaux de famille ; d’un manteau de loutre ; de bandes de lophophores...

Le lophophore.
Le lophophore est un genre de gallinacé des montagnes de l’Inde‚ au riche plumage très recherché et de fait‚ c’est également une originale parure pour les robes et les vêtements‚ dont la solidité‚ autant que la surprenante beauté‚ explique la faveur.

Des points héréditaires‚ des bijoux modernes‚ des joyaux de famille‚ un manteau de loutre‚ des bandes de lophophores.

A ce fond de garde-robe‚ car on entend bien qu’il ne s’agit que d’un fond‚ tout au fond‚ on ajoute une aumônière gonflée d’or – des pièces neuves ! – un ou plusieurs éventails‚ un livre d’Heures copié sur un chef-d’œuvre du Moyen Age. Mais il va sans dire que la corbeille peut être infiniment plus modeste‚ tout dépend des ressources du fiancé.

On voit qu’il ne faut pas imposer ce titre de fiancé. Pour les mêmes raisons‚ un homme dont la position est médiocre‚ il en est‚ ne s’offrira pas comme futur mari. Les parents n’oseraient peut-être pas refuser‚ tout en craignant de voir ses obligations trop peu grandement remplies à leur gré.

Je crois même pouvoir dire ici qu’il est préférable‚ d’une manière générale‚ qu’un homme dont la position est médiocre ne s’offre pas comme quoi que ce soit‚ parrain‚ fiancé‚ père de famille‚ etc. C’est mieux.

Tous les objets sont contenus dans une grande corbeille – d’où le nom de corbeille – dans une grande corbeille en vannerie artistique‚ doublée de satin blanc et de forme carrée‚ afin que les étoffes n’y prennent pas de faux plis. Un gros bouquet de roses blanches ou un nœud de satin blanc s’attache sur le couvercle. C’est très beau.

On avait eu l’idée de remplacer la corbeille par quelques milliers de francs‚ insérés dans une enveloppe‚ on n’en parlait plus‚ tranquille‚ affaire réglée ! Mais cette innovation froissa les délicatesses de sentiment du plus grand nombre des fiancés‚ et la vieille mode a prévalu. Nous en sommes bien aises‚ tout le monde en est bien aise‚ j’en suis bien aise.


Le contrat se signe souvent chez le notaire.
Mais quand le notaire se rend chez les parents de la fiancée‚ toutes les personnes intéressées s’y assemblent. Dans l’un comme dans l’autre cas‚ les clauses du contrat doivent avoir été bien débattues‚ par avance‚ entre les deux familles – hors de la présence des fiancés‚ cela va sans dire – pour éviter toute discussion âpre et violente‚ au moment des dernières stipulations.

Quand le contrat se signe chez les père et mère de la fiancée‚ il est toujours suivi d’un dîner auquel est convié le notaire. Parfois le contrat se signe au milieu d’une soirée‚ qui réunit bon nombre d’invités. Les divertissements ou la conversation s’interrompent‚ hop ! Le notaire donne lecture du contrat. Tout le monde est très surpris‚ on dit :
« Ah. »
Alors le futur (le futur mari‚ le fiancé‚ le jeune homme)‚ le futur se lève‚ salue sa fiancée‚ signe l’acte et lui passe sa plume.

Après avoir apposé son nom‚ celle-ci offre la plume à la mère de son fiancé‚ laquelle la remet à la mère de la jeune fille‚ les deux pères signent après et‚ ensuite‚ tous les membres des deux familles‚ par rang d’âge. C’est simple.

La soirée de signature n’a déjà plus cet aspect intime de la fête de fiançailles. Toutefois on n’y invite pas de connaissances banales.

Pour résoudre ce douloureux problème qui semble vouloir se reposer régulièrement‚ j’ose insinuer que‚ peut-être la solution serait de n’avoir jamais de connaissances banales.

Au moment de la signature‚ si le notaire demande à la fiancée – comme c’est son droit‚ et pourquoi se gênerait-il ? – la permission de lui baiser la main‚ elle la lui accordera‚ après avoir rapidement consulté du regard sa mère et son fiancé. Tous deux font‚ des yeux‚ un signe d’acquiescement. Comme ça.
(Elle montre.)
En réclamant le consentement du fiancé‚ il y a comme une reconnaissance anticipée de ses droits‚ quelque chose de touchant et qui donne une vue bien nette des devoirs de la vie conjugale. Mais dira-t-on‚ la fiancée ne dépend encore que de ses parents. Pas tout à fait ; elle porte au doigt un anneau qui l’engage déjà et elle a reçu‚ est-il déjà besoin de le rappeler‚ des présents solides qui lui créent des obligations.

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