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Son œuvre

Ses pièces

Les Règles du savoir-vivre dans la société moderne

de Jean-Luc Lagarce

 

5. Le Deuil

par la Baronne Staffe

La pièce de Jean-Luc Lagarce est une réécriture d'un manuel de la Baronne Staffe, née Blanche Soyer, paru en 1889 : Usages du monde : Règles du savoir-vivre dans la société moderne.
Nous vous en proposons ici quelques extraits.

Règles générales

Le deuil, qui est une marque extérieure de la douleur, - dont il a, du reste, tiré son nom, - le deuil a des règles, qui doivent être très sévèrement observées. Tous les peuples civilisés l'ont porté, le portent, d'une manière différente, c'est possible, mais inspirés par la même pensée de témoigner, ostensiblement, de leur affliction.
Autrefois, le deuil était très long, chez nous. La duchesse de Berry, fille du régent, fit diminuer de moitié la durée de tous les deuils. Mais, malgré l'insertion dans les Colombats de la réforme imaginée par cette fille de France, la vieille noblesse provinciale eut bien de la peine à l'accepter.
Alors, on portait le deuil de père à la mort de l'aîné de sa famille, du chef de sa maison, le degré de parenté fût-il assez éloigné.

Deuil de veuve

Le deuil de veuve, le plus long de tous, dure deux ans. Le grand deuil austère toute une année ; robe de laine unie ou couverte de crêpe anglais ; chapeau à long voile tombant sur le visage ; châle en pointe ; bas noirs, fil ou laine ; gants pareils ; à la maison, un bonnet ou coiffe de veuve (les cheveux doivent être couverts) ; les bijoux sont interdits, même ceux de bois durci. Pendant les six premiers mois de la seconde période, le crêpe est remplacé par la gaze, le mérinos par des étoffes moins sévères : grenadine unie, voile, lainages légers ; les garnitures sont encore simples ; on prend des gants de soie ou de peau ; au lieu du châle, une jaquette, un mantelet de même étoffe que la robe ; bijoux de jais. Les derniers six mois admettent les divisions suivantes : la dentelle noire, la soie, les ruches, les broderies de jais, pendant trois mois ; les étoffes blanches et noires, les dentelles blanches, pendant six semaines ; puis, jusqu'à la complète expiration, le gris, le prune, le pensée, le lilas (il faut bien observer la gradation des nuances) ; dans les derniers quinze jours, des fleurs : scabieuses, violettes, pensées, pervenches ; des bijoux : perles et améthystes.
Le deuil terminé, il y aura encore une légère transition avant de s'habiller comme tout le monde : on commence par des nuances discrètes, neutres ou foncées : les hyacinthes et les diamants sortent des écrins, et on peut placer dans ses cheveux le chrysanthème (de toutes les couleurs), car c'est une fleur de veuve (?).
Une veuve fait quitter la livrée à son cocher particulier pendant la durée de son deuil. - il est vêtu de noir avec cocarde de crêpe au chapeau.
Une femme qui a perdu son mari ne prend la qualification de veuve que dans les actes notariés. Ses cartes de visite restent les mêmes, sauf qu'elles sont bordées de noir.
Les gens avec lesquels elle est en relations mondaines n'ajoutent jamais non plus ce mot de veuve à son nom, en aucune circonstance, ni sur l'adresse d'une lettre, ni en parlant d'elle, ni en la présentant à une autre personne. Hors de sa présence, on dit à ceux qui ne la connaissent que peu ou pas : «Madame une telle, qui est devenue veuve.»
Les femmes de la noblesse qui ont un fils, font suivre leur titre de la désignation douairière ; et ce n'est pas manquer à l'élégance, au contraire, que de se servir du même terme, pour indiquer le veuvage d'une femme de qualité, comme on disait autrefois.

Deuils divers

Le deuil de père ou de mère, celui de frère ou de soeur se portent de la même façon, avec les mêmes gradations, seulement ils diffèrent de durée : le deuil de père et de mère, dix-huit-mois ; de grand-père et de grand'mère, un an ; de frère ou de sœur, dix mois ; d'oncle ou de tante, six mois ; de cousin germain, de parrain, trois mois. Ces deux derniers, moins sévères, n'exigent ni laine, ni crêpe, même au début. - On prend aussi le deuil à la mort d'un cousin éloigné, d'un ami. Ce sont les deuils dits de courtoisie, parce que l'usage ne les impose pas. A notre avis, ils sont mal désignés : un deuil d'ami est un deuil de cœur.
Mais la première désignation prévaudra par la raison qu'on n'est tenu à porter le deuil que de ses ascendants et de ses aînés. Le deuil est un signe de respect autant que de douleur. Aussi, pendant longtemps, les père et mère ne prenaient pas le deuil à la mort de leur enfant ; un oncle se dispensait de porter celui de son neveu. Aujourd'hui, les relations familiales sont devenues plus étroites, plus tendres ; on pense moins à la dignité de l'âge et de l'autorité ; on porte le deuil quand le cœur est atteint. Les mères ne quittent plus celui qu'elles prennent à la mort de leur fille ; les grand'mères portent le deuil de leur petit-fils.
Il va sans dire que les deuils de beau-père et de belle-mère sont les mêmes que ceux de père et de mère, de frère et de sœur. Chaque perte subie par le mari est également ressentie par la femme, si ce n'est en réalité, du moins en apparence et convenance extérieures.
Le deuil des hommes passe souvent inaperçu à une époque, où ils sont si tristement vêtus. Il consiste, pour eux, en gants noirs, crêpe au chapeau, drap d'un noir plus mat. On ne le remarque un peu que dans le costume négligé, le complet, qui n'est jamais noir qu'en cette circonstance. Ils le portent aussi longtemps que les femmes, sauf... dans le cas de veuvage où ils s'en affranchissent, le plus souvent, bien avant les deux années d'obligation, ayant contracté un nouveau mariage.
Tous les serviteurs mâles en livrée portent le nœud de crêpe flottant à l'épaule. Les domestiques du sexe féminin sont pourvues d'un deuil aussi rigoureux que celui de leur maîtresse et soumis aux mêmes gradations.

Convenances à observer

On ne reçoit aucune visite, avant que six semaines, au moins, se soient écoulées, depuis la mort de celui qu'on pleure.
On ne rend les visites de condoléance que six semaines après les avoir reçues : soit trois mois pendant lesquels on reste enfermé chez-soi. Lorsqu'au bout de ce temps on rompt sa clôture volontaire, il est admis qu'on arrivera chez les gens qu'on doit voir, le jour où ils reçoivent, naturellement, de très bonne heure, afin de ne rencontrer personne dans le salon.
Une veuve, une mère, peuvent fort bien même se borner à déposer une carte, mais en personne et en grand équipage... s'il y a lieu.
Durant la première moitié du deuil, on s'abstient de tous plaisirs, de toutes distractions. Dès le commencement de la seconde période, on se permet des conférences sérieuses, les expositions ; on fait des visites, on reprend son jour. Vers la fin du deuil, - deux mois avant son expiration – on rétablit son five o'clock tea, on donne à dîner, on assiste à un concert. Le deuil terminé, on commence à reparaître dans de petites soirées, sans danser encore ; on va au Théâtre-Français, puis à l'Opéra, peu à peu, on rentre dans le train de la vie ordinaire.
Nous ajouterons encore quelques lignes sur ce lugubre sujet. Les ambassadeurs des nations étrangères prennent le deuil à la mort de l'un des membres de la famille royale de leur pays. Dans ce cas, les jours de réception à cette ambassade, les invitées, étrangères à la nationalité de l'ambassadeur, et à Paris, les Françaises surtout, porteront des toilettes entièrement blanches. C'est affaire de politesse internationale.