MARDI 10 MAI 1994
Paris. Chez moi. 8 h 30.
François m’envoie balader sur l’air de « Tu montes systématiquement sur tes grands chevaux ».
Il est probable que je mette en scène Nous‚ les héros pour huit représentations à l’automne‚ ce qui est de la folie. Je commencerai à Rennes.
Ai modifié le texte ce week-end (suppression du rôle du Père) ce qui suppose que j’imaginais cette solution. (Suis réservé des avis des autres.)
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Docteur Sophie Chaput puis Filkenstein. Me trouvent visiblement en forme. Semblent avoir d’autres soucis. Sous-entend par deux fois que je pourrais être suivi par un psychiatre‚ ce qu’elle écarte. Bon. Admettons.
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Dîner avec Mireille (la Coupole) très très sympathique. Je rentre à pied.
PLUS TARD.
11 h 30.
Matinée totalement prise par l’infirmière‚ repiquage et branchements divers. Ça commence assez bien‚ ça se gâte et lorsqu’elle part et que part Roch‚ le garçon de ménage‚ le moral est passé du double à la moitié. On ne souhaite pas que je parte vendredi‚ j’avais entendu mais je faisais « comme si »‚ mais est-ce que je peux désormais entendre que je suis « définitivement » hospitalisé – c’est mon état – et que je ne peux plus prétendre à une vie normale. Comment imaginer – cela semble très dur à gérer d’une part mais très risqué‚ dangereux paraît-il – de faire des « sauts de puce » de quatre ou cinq jours‚ à Toulouse‚ puis à Rennes où j’ai l’interdiction – ne l’ai pas encore dit – d’aller quatre jours par semaine pendant quatre semaines.
Je ne sais pas. Je me sens très seul‚ face à cette maladie mais face au Monde‚ à ma vie sociale ou plutôt à mon absence de vie sociale.
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Catastrophe d’avoir dit oui pour le texte Théâtre Ouvert. Devrais leur avoir téléphoné depuis une semaine pour déjeuner et parler travail.
N’ai rien fait. Trois lignes idiotes et poéteuses. N’ai pas encaissé le premier chèque d’avance par imbécile superstition (mais ai tout de même signé le contrat).
La Maladie autorise tacitement à ce genre de silence radio‚ mais pas plus de dix jours.
Dois aussi appeler Martinet et l’Athénée pour un rendez-vous et parler de la saison 1995-1996. (On ne hurle pas de rire !)
François m’encourage‚ me pousse‚ mais je suis incapable de bouger. Le Cid ? Quelle folie ! Et quel geste plein de panache‚ non ? si Patrice Martinet
acceptait.
Affirmer qu’en 1996‚ moi‚ là‚ le cadavre psychopathe‚ je monterai Le Cid‚ cela serait amusant.
Ce qui manque c’est le cynisme. L’élémentaire cynisme qui autorise l’artiste à refuser de se justifier.
Je pourrais décider de monter Nous‚ les héros‚ écrire cette pièce pour Théâtre Ouvert‚ empocher l’argent‚ signer à Nantes (ai déjà dit‚ non ?) et affirmer qu’en l’an 2012‚ je monterai Le Roi Lear. Oui‚ mais je suis un pauvre danseur de tango‚ je danse un pas en avant‚ un pas en arrière‚ dans ma chambre.
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Hier soir‚ après le dîner avec Mireille‚ rentrant à pied (et dimanche soir déjà comme presque tous les dimanches)‚ je me promets de ressortir et d’aller faire un tour au Bar. J’arrive et je me couche et je lis très longtemps‚ la nuit‚ ce Journal « hors du temps et de l’histoire » de ce Monsieur Cocteau.
Je devrais bagarrer.
Louer une maison à la campagne.
Avoir un bel amour secret.
MERCREDI 11 MAI 1994
Paris. Chez moi. 23 heures.
L’heure où on se dit qu’on irait volontiers se promener‚ chercher je ne sais trop quelle tendresse ou quelque appartenance à je ne sais trop quelle famille... Et puis on traînasse‚ cela se finira dans la chaleur de la couette‚ Cocteau‚ Jeannot et moi.
(...)
Après quelques nouvelles vicissitudes liées au théâtre français‚ son éthique‚ sa morale‚ suis parti me promener – il faisait très beau –‚ chercher un livre que j’avais commandé au
superbe jeune homme roux de la librairie Gallimard.
On a commandé Turcaret qui se révèle épuisé mais on achète quatre ou cinq autres choses superbes (dont une vieille édition de la correspondance de Benjamin
Constant).
Et le joli Monsieur roux « sans faire exprès » vous pose doucement la main sur l’épaule au détour d’un rayon‚ ce qui ne prouve rien et ne m’autorise à aucun commentaire mais
eut le mérite d’exister.
Non ?
JEUDI 12 MAI 1994
Paris. Chez moi. L’Ascension. Midi.
La douce vie‚ par moments. Me « suis pris la tête » mais ces dix derniers jours ne furent pas mauvais. Me suis couché tôt – à part le dîner Py et Mazev –‚ me suis levé
tôt‚ un peu promené‚ ai beaucoup lu. Ai un peu travaillé‚ rien de concret mais peut-être que peu à peu les choses – pièce Théâtre Ouvert‚ travail sur Nous‚ les héros‚ La
Cagnotte – les choses se sont construites.
On regarde des images‚ on écoute de la musique et le chemin se fait. Peut-être.
À part quelques naufrages – le dimanche après le dîner Py et Élizabeth encore – j’ai trouvé un rythme de solitude qui est la seule chose à laquelle je devrais aspirer.
Ce matin‚ j’étais là dans mes pulls (j’ai froid) à lire‚ il était tôt‚ à boire mon café et à écouter une fois encore Bach et les concertos pour violoncelle. François m’appelle pour me faire le rapport sur la représentation d’hier (très heureuse semble-t-il). (Tarbes.)
Je pourrais me protéger ainsi que je ne vivrais pas mal du tout le temps qui me reste.
(...)
Interrompu hier soir par les acteurs justement‚ à Tarbes‚ encore en costumes‚ se relayant avec de la monnaie à la cabine téléphonique des loges.
La représentation semblait avoir été un vrai bonheur‚ « une des plus belles » et tout le monde s’arrachant l’appareil voulait me dire qu’il pensait à moi et qu’il lui tardait
que j’arrive (demain‚ à Toulouse).
Bernard toujours plus raisonnable‚ moins délirant‚ me dit : « Nous sommes à nouveau réunis‚ c’est beau. Il ne manque que toi. »
Il est 23 heures‚ on est sur son joli canapé‚ dans son confort un peu suranné‚ avec son vieux pantalon de jogging « à trous » et ses pulls et sa vieille chemise à carreaux (régressive) et on regarde la télévision.
Mesdames‚ Messieurs‚ il faut résister tout autant à la tendresse qu’à la violence.
(...)