MARDI 9 JUIN 1992
Paris. Hôpital Claude-Bernard. 14 heures.
Ça va mieux. Pas de quoi escalader la tour Eiffel en effet – ni même courir cinquante mètres – mais enfin‚ ça va mieux.
Je pèse 63 kilos.
C’est la chose la plus dure‚ cela‚ la seule‚ ce corps si maigre‚ si effrayant. La chose la plus difficile. Le renoncement.
Lecture des nouvelles complètes de Morand en Pléiade. Suis parti avec ça sous le bras. Ai déjà lu Tendres stocks‚ une nouvelle – Clarisse – très belle‚ et Fermé la nuit.
Visite tous les jours de François‚ médiateur entre le reste du Monde et moi.
(On me téléphone pour se plaindre de lui‚ qu’il donne les nouvelles au compte-gouttes‚ qu’il m’interdit les visites...)
Le pauvre. Si perdu‚ si désemparé.
Visite avec lui‚ dimanche‚ de Christine. Cela me fit plaisir. Le lendemain – c’est François qui transmet – elle m’offre le très beau livre de Herb Ritts.
L’horreur en Yougoslavie.
VENDREDI 12 JUIN 1992
Paris. Hôpital. 9 h 30.
Ai été débranché‚ il y a deux jours (oxygène dans le nez et perfusions dans les bras) et je me sens beaucoup mieux mais mon état général – au vu des bilans‚ prises de sang... –
est plutôt mauvais.
Ai eu‚ de plus‚ pas mal de fièvre‚ subitement‚ en fin de journée.
J’espérais être demain à la dernière des Solitaires mais je crois qu’il ne faut pas rêver.
Visite un peu difficile‚ l’autre après-midi‚ de François qui‚ sous prétexte de bien faire‚ remet tant de choses en question que j’en sors épuisé.
Ne pas trop regarder en arrière. Ce n’est pas bien.
La télévision nous tartine là-dessus – c’est assez drôle‚ être dans un lit à l’hôpital et regarder ça à la télévision –‚ le premier vaccin anti-sida est testé cette semaine.
Tout ça est une histoire de synchronisation.
Vous allez voir que je vais mourir le jour de l’Armistice !
Lecture de Paul Morand. C’est assez reposant‚ un peu snob. Si je ne sors pas demain‚ il faut que je trouve autre chose.
Article inondé de superlatifs dans 7 à Paris par la très gentille Marie- Julie Lespinasse.
Mon film se finit sans moi. Patrick Zanoli m’appelle parfois pour un plan ou deux. C’est drôle‚ ce film qui se finit exactement – il sera présenté le 20 juin – quand j’arrive
ici.
(Synchronisation‚ vous dit-on.)
(...)
Une idée idiote mais comme elle revient tout le temps‚ qu’elle réapparaît à chaque détour et qu’elle passe parfois dans les rêves‚ admettons.
L’idée toute simple – mais très très apaisante‚ très joyeuse‚ c’est ça que je veux dire‚ très joyeuse‚ oui – l’idée que je reviendrai‚ que j’aurai une autre vie après celle-là où
je serai le même‚ où j’aurai plus de charme‚ où je marcherai dans les rues la nuit avec plus d’assurance encore que par le passé‚ où je serai un homme très libre et très heureux.
L’idée souvent‚ machinale : « Je ferai ça quand je reviendrai... »
C’est bête. Bien peu philosophique. Très joyeux‚ très apaisant – mais je ne suis pas agité – et c’est parfaitement ancré dans mon esprit.
La seule crainte :
Me réveiller – comme on se réveille du mal de dents – et avoir peur de la Mort et crier comme un enfant‚ terrorisé.
Espérons que je n’aie jamais plus peur qu’aujourd’hui. Restons désinvolte !
SAMEDI 13 JUIN 1992
Paris. Hôpital. 9 heures.
Ne sortirai pas aujourd’hui. Bon. On verra.
(...)
De Paul Morand‚ in Tendres stocks :
>D’ailleurs un danger vaut d’être payé son prix.
Et ça‚ que j’aime beaucoup‚ in Fermé la nuit (page 226) :
>– Avez-vous des enfants ? demandai-je.
>– Les intellectuels n’ont pas d’enfants‚ monsieur ; les riches non plus. Ce sont les peuples à taudis qui engendrent. Si encore‚ on ne faisait qu’un enfant. Mais
avez-vous envie de voir dans cent ans quatre cents Strachwitz ? Dans cent cinquante ans‚ douze mille ? Dans trois cents ans‚ quarante-cinq mille ? Tous voleurs‚
esclaves‚ ouvriers ? Ou‚ ce qui est pis‚ juges‚ architectes‚ ambassadeurs ? Il faut bannir ces accès d’impérialisme individuel. Croyez-vous que j’appartienne à
l’Allemagne prolifique ? C’est tout juste si je ne me suis pas supprimé moi-même‚ ce n’est pas pour me perpétuer‚ comme un ivrogne. Il ne sera pas dit que je n’aurai pas
modestement contribué à anéantir le monde.
(...)
Lecture‚ offert par Pascale hier : La Nouvelle Revue Française des années sombres par Pierre Hebey. Que de lâcheté et que de compromissions !
DIMANCHE 14 JUIN 1992
Paris. Hôpital. 19 h 30.
Un peu bizarre‚ cette dernière du spectacle vécue depuis l’hôpital. Apparemment‚ ce fut en plus un vrai petit triomphe.
Bizarre et un peu étrange donc‚ ces applaudissements et ces rappels alors qu’on est bloqué là.
Bon.
Ça va nettement mieux. Une éruption de boutons sur tout le corps liée à un rejet des médicaments mais rien de grave‚ paraît-il. Spectaculaire‚ c’est tout.
Difficile à vivre‚ très difficile‚ je l’ai déjà dit‚ la maigreur effrayante.
Ai appelé mes parents hier (et encore ce matin‚ car je croyais que c’était la Fête des Pères). Ai dit que j’étais à l’hôpital‚ ce que j’avais eu – pneumocystose‚ pneumonie et 63
kilos –‚ ils ont entendu plus ou moins.
Tout ça revient à me répéter vingt fois qu’il faudra que je travaille moins.
Mais ils n’entendent décidément que ce qu’ils veulent entendre...
Me suis senti plus à l’aise‚ ceci dit‚ après les avoir appelés.
Mort de Serge Daney. Du Sida.
C’était important‚ Daney. Le genre d’homme qu’on ne désespérait pas de rencontrer un jour.
Superbe article de Jean-Luc Godard dans Libération.
>C’est à nous maintenant d’accepter et de comprendre‚ en regardant au fond de nous si nous avons aussi aimé.
François‚ qui n’est pas un imbécile‚ me demande si cette mort ne m’a pas trop abattu‚ comme si je devais être abattu – et il n’a pas tort – par la disparition de ceux-là justement à qui on aurait tant aimé ressembler.
Lecture des « Aventures de la nénéref dans la guerre ». Passionnant. Pas très bien écrit.